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La famille bâtarde de la déconstruction

1 September 2022

La famille bâtarde de la déconstruction
PHILOSOPHY
METAPHYSICS

Memory of the Garden at Etten (Ladies of Arles), Van Gogh, 1888 ; Image Credit : Wikimedia commons

En juillet 2021, Jean-Luc Nancy, Divya Dwivedi et Shaj Mohan ont publié trois textes sur l'avenir de la philosophie. Ces textes portaient sur les thèmes de la "fin de la philosophie", de "l'autre début de la philosophie" et de l'anastasis de la philosophie. Le 23 novembre 2021, Divya Dwivedi, Shaj Mohan et Maël Montëvil ont tenu un séminaire public à l'École Normale Supérieure, suivi d'une série de séminaires privés. Il s'agit du texte complet du séminaire du 23 novembre auquel des notes, des références et des détails bibliographiques ont été ajoutés pour la publication. Le texte examine la critique et la déconstruction à partir de diverses formalités et problématiques telles que la présence, la fermeture et l'identité. La déconstruction n'était pas un simple interlude dans l'histoire de la philosophie mais une gestation pour un autre commencement radical. Le texte révèle que sous la déconstruction la raison bâtarde avait été à l'œuvre préparant l'anastasis de la philosophie.

Pour Hélène Nancy

Un bon après-midi à tout le monde. Je dédie ce moment, cette conférence, à Hélène Nancy.


Nous initions ici l'ouverture d'un projet, soit la mise en place des premiers refrains d'une chanson. Ce projet, intitulé « l'anastasis de la philosophie », est longtemps apparu comme nécessaire et essentiel à beaucoup d'entre nous. Pour ces premiers instants, nous pouvons définir ce projet comme la préparation à recevoir ce qui, dans la déconstruction, attendait d’entrer en scène ; autrement dit, ce qui était attendu par la spécifique famille de la déconstruction. La famille de la déconstruction est née avec la déconstruction de la famille, ce qui signifie également la déconstruction de toutes les communautés héritées, y compris tous les regroupements de personnes sur base des races, des ethnies, des langues, des nationalités etc. C'est-à-dire que, ce que la déconstruction s’est avérée être — toutes les déconstructions multiples — n'était pas la fin de la philosophie mais, plutôt, la création des conditions d'une politique et d'une philosophie qui ne devait pas être une simple communauté héritée, en ce qu’il s’agissait plutôt d’une communauté bâtardisée. Ainsi, tout comme la déconstruction n'était pas la clôture de la philosophie, elle n'était pas non plus la suspension de la pensée d'une clôture de la philosophie. Bien au contraire, la déconstruction était une sorte d'étirement de la délibération, l'étirement d'un arc qui ouvrait l'heure de la critique. Et l’anastasis, soit le dépassement de la stase, a trouvé Kairos à cette heure de la critique. En ce sens, il y a une signification particulière à que cet auditorium soit nommé d'après Évariste Galois. (1) Maël Montévil est la personne la plus appropriée pour en discuter.

Il y a trois ans, Jean-Luc Nancy, Bernard Stiegler, Divya Dwivedi et moi-même avions prévu une conférence pour questionner sur le sens du « mal ». Elle devait avoir lieu au Collège de France l'année dernière. Bien sûr la pandémie a provoqué une première interruption, comme si le mal ne voulait pas d'une telle confrontation, et la conférence a dû être reportée, mais un événement a eu lieu en ligne, dont les actes paraissent déjà sous la forme d'un livre intitulé Virality of Evil. (2) Dans les textes que beaucoup d'entre nous ont écrits pendant la pandémie, au milieu de polémiques inutiles, nous avions insisté sur la nécessité de ce projet. (3) Dans un certain sens, et dans un sens particulier de la détermination de ce qu’est la pensée, avant que nous, les animaux qui philosophent, ne nous mîmes à penser, le projet avait déjà commencé. L'anticipation avancée n'étant pas la mise en mouvement d'une machine, elle est, plutôt, la constitution d'un système d'anticipation, sans planification quelconque, qui entame l’énonciation philosophique. (4) Il s’agit encore, là, d’un ordre rationnel au sens où Thomas d'Aquin dirait qu'un monde éternel pourrait découler de l'essence de Dieu sans contradiction aucune. En un autre sens, la naissance de l'anastasis de la philosophie au sein de la famille de la déconstruction a été mise en place par bien de noms propres, a minima : Husserl, Wittgenstein, Gödel, Heidegger, Derrida et Nancy.

Dans la concrétisation de sa promulgation, elle était et est destinée à purifier l'air de ce qui a été appelé la philosophie de l'auto-école par Jean-Luc Nancy et la philosophie de la maternelle par Bernard Stiegler. Il y avait déjà les autres malaises de la philosophie que nous avions identifiés, et un soir Bernard [Stiegler] avait déclaré « il faut faire la guerre, il n'y a pas d'autre moyen ». (5) L'éruption de la gigantomachie est nécessaire pour que la philosophie se clarifie tel métal. Cependant, la guerre à laquelle Bernard [Stiegler] pensait devait être menée contre une culture de la pensée fade et appauvrie laquelle assure, par la seule force, les érections insipides de propositions insensées. Cette culture philosophique appuie son inventivité sur, entre autres, l'oubli des textes et des problèmes philosophiques ; c'est-à-dire que si l'on oublie Kant, il est possible de profiter à nouveau des antinomies de la raison en guise de nouveautés. Autrement dit, une guerre doit être menée contre une culture philosophique qui a été privée de toute philosophie et qui a imité les petits fascismes que l'on retrouve partout aujourd'hui.

Mais ensuite, en août dernier [2020], nous avons perdu Bernard [Stiegler]. Très vite, Jean-Luc [Nancy] prit le relai et réalisa un bouquet intime d'essais, écrits par des amis, en mémoire de Bernard Stiegler. (6) En août [2021] Jean-Luc [Nancy] nous a quittés. Faute de quoi, sur ce genre de scène, il y aurait eu, au moins, deux autres figures. Mais comme vous le savez, l'étreinte philosophique ne cesse d'arriver, et ils sont là, au milieu de nous. Mais nous, la famille bâtarde de la déconstruction, nous sommes en guerre pour cette raison bâtarde, laquelle a généré toutes les philosophies que nous connaissons depuis tout ce temps. Comme nous allons le montrer, à « l'origine » de tous les systèmes de pensée se trouve la raison bâtarde.


Le 14 juillet dernier, Jean-Luc Nancy a publié un texte, qui deviendra son texte ultime, dans la revue Philosophy World Democracy qu'il a lui-même fondée avec beaucoup d'entre nous après avoir évalué l'état critique de la philosophie. Le texte était une suspension de l'essai de Heidegger « La fin de la philosophie et la tâche de la pensée ». Nancy y posait un défi « pourquoi pas, en finir, puisque nous avons apporté la preuve (que personne n'a demandée) d'une inanité superbe, majestueuse et abondante ? ». (7) Divya Dwivedi et moi-même avons publié nos textes respectifs le lendemain. (8) Ainsi s’ouvra une série de textes, tous faisant allusion à et donnant une réinterprétation de l'expression heideggerienne « l'autre commencement de la philosophie ». (9) Bientôt, d'autres ont suivi, et suivront, dans cette série de publications et de vernissages. Aujourd'hui, nous allons reprendre quelques-uns de ces thèmes aussi bien que certaines révélations de ces textes, non sans quelques précautions. Ces textes sont maintenant disponibles à la lecture en ligne pour tout le monde. Par conséquent, nous discuterons également des thèmes et des conceptualités qui ont à la fois précédé et débuté avec ces publications. Ce nous, cette légion, peut parfaoit prêter à confusion, et c'est pourquoi nous ne mentionnerons pour l'instant que quelques noms, mais pas tous : Kamran Baradaran d'Iran, Ivana Perica de Croatie, Benedetta Todaro d'Italie-France, Laurence Joseph de France, Reghu Janardhanan de l'Inde, Robert Bernasconi d'Amérique, Zeynep Direk de Turquie, François Warin de France, Sergio Benvenuto d'Italie, Mael Montevil de France, Rachel Adams d'Afrique du Sud, Jérôme Lèbre de France, Daniel J. Smith d'Amérique, Osamu Nishitani du Japon, Emily Apter d'Amérique.


Ce que Heidegger entendait par cette expression, « l'autre commencement de la philosophie », est rendu compliqué par la manière dont ses publications posthumes sont apparues tout comme par les contenus qui s'y trouvent. Pour l'instant, on peut relever les implications de cette phrase à la suite de la distinction faite par Dwivedi entre « origine » et « commencement ». (10)



Phaedra in agony, Alexandre Cabanel, 1880; Crédite d’image credit: Wikimedia Commons

L'origine est un ensemble de conditions qui ont été (fonctionnellement) isolées de ce qu'on peut appeler le « pré-original ». Par conséquent, l’acte, ou la série d'actes, par lesquels la polynomia de la pré-origine et ses pouvoirs homologiques ont été restreints par des isolements fonctionnels et ont ensuite été convertis dans ces régularités que nous identifions comme le phénomène de la métaphysique, et sa politique, pourraient également toucher à leur fin. Par fin, il ne faut pas comprendre la cessation temporelle d'une activité (qui, dans ce cas, peut se poursuivre comme une inanité pourvu qu'elle reste vivable), mais il faut plutôt comprendre la sauvegarde de l'essentiel en tant que gamme. Pour l'instant, il faudrait aussi définir l'essence : l’essence est le rapport entre les possibilités et les impossibilités d'une articulation particulière d'un groupe de choses. (11) L'origine de la métaphysique déterminait son essence. Ensuite, à partir au moins de Kant, l'essence de la métaphysique est devenue visible, c’est pourquoi l'on peut aussi affirmer que la métaphysique demeurait dans un état de stase et ce, depuis longtemps soit avant que Heidegger ne révèle cette même stase. Ainsi commencement et origine sont-ils distincts non seulement au niveau étymologique mais aussi dans les écartements qu'ils nous montrent. Le commencement est la mise en scène inséparable de tout ce qui s'y déroule ; l'étape du commencement s'étend avec les événements mêmes de cette étape. Dans un autre sens technique, c'est l'apparition de nouvelles lois qui comprennent et élèvent les éléments de la stase tout en laissant aux archéologues les ombres des anciennes lois de compréhension.


Ce que la philosophie est devenue


Commençons par prendre en compte ce qui est arrivé à la philosophie au cours des dernières décennies. Nous pouvons procéder au moyen d’une liste et il sera dès lors facile de s’y retrouver au gré de brèves esquisses.


  1. La philosophie est entrée dans une crise de son propre fait lorsqu'elle a mis de côté les problèmes et les objets, tels que l'espace, le temps, la nature, la matière, les facultés, la santé, le mal, le monde, qu’elle avait elle-même crée. Le retrait de la philosophie créa de l’espace pour des espèces de sciences qui continuèrent soit dans une sorte d'ignorance de leurs origines, soit dans l’insouciance de leurs implications. Une telle ignorance un niveau des sciences est bien illustrée par la déclaration de Stephen Hawking quant à la « fin de la philosophie » en ce que ses fins auraient été « atteintes » par la physique et que, sans aucune autre interruption de la part des philosophes, la physique était devenue capable de garantir le sens des autres fins. C'est-à-dire que, du point de vue des sciences, la fin de la philosophie serait arrivée lorsque les fins de la philosophie avaient été accomplies par les sciences. Ces sciences comprennent également les sciences humaines ; autrement dit, lorsque nous avons perdu la leçon tenue dans l'ancienne distinction entre phusikoi et phusiologoi.

  2. La philosophie a entamé une détermination ethnique d'elle-même au travers d’un processus compliqué qui est certainement lié au colonialisme et à la traite négrière. Cet héritage a commencé à isoler la plupart des pratiques philosophiques dans une série de théories nationales ou culturelles, à partir de l’indentification de l’ « Occident » et de la philosophie « occidentale ». Ce faisant, toutes les critiques des colonialismes et même des crimes contre l'humanité ont commencé à chercher le coupable dans la philosophie. Aujourd'hui, les isolements nationaux, linguistiques et ethniques se déploient pour masquer l'absence du philosopher dans les courants philosophiques dominants. Si l’on n’aborde pas la persistance des tendances des époques coloniales et raciales de la philosophie dans une grande partie de ce que nous trouvons en tant que philosophies nationales contemporaines, le risque pour la philosophie elle-même s'accélérera. Comme nous l’a indiqué Divya Dwivedi, ce processus risque, au mieux, de confiner la philosophie à cette catégorie, celle de « théorie blanche », au sein du musée de la pensée.

  3. Au cours des dernières décennies, ce qu'on appelle la philosophie analytique et ses associés ont mis en place une domination bureaucratique croissante sur la philosophie. Cette domination convient à bien des intérêts, en ce qu'elle ôte à la philosophie ce qui fait d’elle, à proprement parler, philosophie ; c'est-à-dire la politique comme acte philosophique créateur de libertés. La philosophie crée des libertés et ces libertés n'ont de sens que dans les libertés pour lesquelles nous nous battons en politique. La liberté est entre nous, et « entre nous » est la responsabilité de la liberté.

  4. La prédominance croissante de la détermination technologique de toutes les activités ôte la place à la politique entendue comme combat pour les libertés, ce qui à son tour fait déjà des entreprises les seigneurs de la pensée ; et penser de moins en moins est le but même de l'automatisation de tous les domaines.

  5. La crise de l'éducation que nous appelons désormais les « universités néolibérales » a le plus touché la philosophie. (12) Lorsque l'accent est mis sur l'employabilité et la compétence, le philosophe est la chose la plus inutile au monde.


Il y aurait plus à dire à ce sujet, comme vous le savez très bien. Mais il faut maintenant s'occuper de ce par quoi nous avons commencé, ce qui attendait son arrivée dans la déconstruction.



Sans titre, Elodie Guignard, 2010; Crédite d’image: ©Elodie Guignard

Le sens de la déconstruction


Il existe beaucoup de déconstructions, y compris celles que nous trouvons dans les discours de cuisine et de couture. Mais qu’est-ce que cela en philosophie ? De quoi la déconstruction était-elle déconstruction ? La réponse habituelle, qui est fausse, est la présence. La déconstruction était déconstruction de la présence. La présence est l'affirmation de quelque chose en tant cette chose. Au contraire, une chose est ce qu'elle est du fait d'être identique à elle-même au gré d’un concept, et donc elle se présente. Toutes les catégories d'une chose tournent autour de cette notion de présence. Autrement dit, la présence implique que quelque chose qui nous apparaît est seulement cette chose particulière, appartenant à cette espèce, et rien d’autre ; la chose que l'on dit être présente l’est, dans un sens fondamental, sans kinésis ou sans changement ou, encore, sans vitesse. Il pourrait y avoir un part de confusion quant à ce que nous venons de dire en raison de la très récente perte de la distinction, en anglais, entre le particulier et le spécifique, là où par spécifique l’on entend, souvent, le particulier. Autrement dit, c’est quand nous disons que ceci est un livre et que nous parlons de l’objet livre qui appartient à l’espèce des livres.

Si la déconstruction est déconstruction de la présence alors il doit d'abord s’agir de déconstruction de l'identité. Dans toutes ces questions que nous reconnaissons aujourd'hui comme déconstructives — y compris du soi, du sujet, de l'identité entre sujet et objet, de la vérité, etc. — la question fondamentale est celle de l'identité. Ainsi la déconstruction remet-elle en question les identités.

La remise en question de l'identité ayant acquis de nombreuses formes ainsi que de nombreuses interprétations différentes, cela a produit des effets théoriques et politiques. La déconstruction a également été populairement connue en tant qu’« anti-essentialisme ». (13) Anti-essentialisme signifie que les ethnies, les gendres, les linguismes ainsi que d'autres typologies de peuples et de cultures sont à comprendre en tant que s’appuyant sur l’identité, ce qui a été révélé par la déconstruction comme étant instable. La forme la plus basique de cela, c’est ce qui a été définit comme la déconstruction des binaires ou des soi-disant oppositions binaires. Dans ce cas, la déconstruction a récupéré quelque chose qui était l'insistance d'une relation dans ce qui se présentait soi-même comme auto-identique ou comme partiel envers soi-même et qui effaçait ainsi ses veines avec/aux ? d'autres fonctions et des autres « choses ». Par exemple, pour avoir du sens, les oppositions habituels de la lumière et de l’obscurité reposent sur une sorte de contamination réciproque de ces deux termes ; plus précisément, les isolements fonctionnels obtenus dans ces termes définissent leur sens. La déconstruction du genre, des typologies raciales, des superstitions jurisprudentielles, y compris celle du « migrant », des superstitions constitutionnelles quant à l'identité nationale, et plus encore, a rapidement suivi. Autrement dit, l'identité est contaminée par ses autres, qui sont supprimés et contenus à l’aide de forces qui se situent en dehors de la logique de l'identité.


Ainsi, sous une autre forme, la déconstruction a révélé « l'autre ». L'autre est compris ici comme ce qui s’accroche à un système comme son extérieur. L'autre est ce qui, en donnant aux systèmes d'identité leur propre forme, est considérée comme la contamination à expulser par ces systèmes d'identité. En ce sens, l'autre reste encore un concept général sous la seule pensée de l'analogie, sans facultés suffisantes pour déterminer les pouvoirs homologiques de chaque « autre ». L'autre est, dans le système de justice, la justice elle-même rejoignant ce système en tant que son extérieur, ce qui peut paraître déroutant, mais pas trop difficile. Pour rendre justice, il faut prendre parti, ou devenir partial chaque fois qu'un jugement doit être rendu, tout en s'efforçant de justifier la cause d'une telle partialité. Cependant, la justice elle-même ne se déconstruit pas, car elle implique l'impartialité qui, dans un idiome derridien, « veille » sur le système judiciaire.

A un autre niveau, la déconstruction n'interroge pas seulement les identités, mais aussi les systèmes mêmes qui déterminent les identités. Les identités reposent sur la fermeture cohérente d'un système au sein duquel ces identités ont un sens. A cet égard, la déconstruction fonctionnait comme la déconstruction de la fermeture. Le concept de clôture (14) peut s'expliquer, mais pas tout à fait comme nous le verrons avec la philosophie, par la notion algébrique de lois de champ. Un champ est ce qui obéit aux lois du champ telles que celles de fermeture, d’association, de commutation, d'identité, d’inversion et, pour l’algèbre, de distribution. Obéir implique deux choses : premièrement, toutes les relations ou actions doivent être identifiées par les lois, y compris les éléments ; et deuxièmement, les transformations et les actions aboutissent à des objets qui ne sont pas étrangers à ce champ. C'est-à-dire qu'un champ est ce dans quoi tous les éléments retombent à la suite des opérations formelles suivant les lois du champ et cet état de chute dans le champ s’apparente à la fermeture. Le champ, c’est ce qui naît en soi pour revenir à soi au travers de toutes les mutations et variations, en s'enferment ainsi en lui-même. La déconstruction au contraire révèle l'Autre, soit ce qui est toujours en dehors du champ donné.

Mais la déconstruction fait tout cela en assumant comme suspendue la préoccupation centrale de ce qu'elle identifie comme la loi de champ de la métaphysique, c’est-à-dire la présence ou, plus précisément, l'identité. La loi de l'identité ne suffit pas à générer un champ de métaphysique. Dans un autre registre, si les lois classiques de la pensée formaient un système alors ce système ne serait pas suffisamment complexe pour en dériver de l'indécidabilité. On trouve donc dans la déconstruction la recherche de règles supplémentaires, de présupposés, de suppressions, de détournements et de jeux sémantiques au travers de lesquels tout est agencé pour retourner à l'identité. C’est pour cette raison que, au sein de ce qui a eu lieu comme déconstruction, l’on ne peut chercher un engagement avec la « logique » telle qu'elle est comprise par la plus grande partie de ce que l’on appelle la philosophie analytique. Les autres lois de la logique, celle de non-contradiction et celle du tiers exclu, se sont avérées à la fois s'appuyer sur et servir la loi de l'identité et ce, par le biais de ruses, de définitions insaisissables, de marginalisations des problèmes ainsi que d’affirmations pures et simples. Si l'on suit les rouages ​​mêmes de la déconstruction, elle appelle un nouvel ordre de facultés qui ne sont pas réductibles aux lois classiques de la pensée.

La déconstruction était aussi la déconstruction des origines. Nous avons trouvé que l'origine est ce qui distingue le pré-original et l'original par une série d'actes qui suspendent la polynomia et les pouvoirs homologiques du pré-original au gré d’isolements fonctionnels. L'origine est aussi une force qui tente d'enfermer en elle-même un champ qui exclue le pré-original. Néanmoins, les déconstructions des origines ont trouvé que le pré-original insistait toujours dans l'original. L'origine, en effet, n'a son moteur (qui a généré la métaphysique et ses histoires) qu'en conservant un rapport avec le pré-original. Le pré-original dans la déconstruction a émergé comme l'autre, l'étranger, le bâtard, la raison bâtarde, les paradoxes, les marges, le bricoleur, le cadre, l'inconscient de l'inconscient, etc. C'est-à-dire que dans chaque cas la déconstruction a trouvé que les systèmes qui ont construit l'identité, sous l'impératif de l'identité, se sont maintenus ensemble par une raison qui est plus ancienne que l'identité ; l'identité est plutôt quelque chose qui s'obtient chaque fois par des isolements fonctionnels.



Sans titre, Elodie Guignard, 2006; Crédite d’image : ©Elodie Guignard

Pour se situer dans le contexte de la métaphysique, l’origine : la condition persistante sous laquelle la loi de l'identité a été obtenue. Par opposition à la conception de lieu commun de la déconstruction, laquelle y voyait une simple stase de la métaphysique reçue, dans chaque acte déconstructif, la pré-origine a émergé comme une puissance qui détient les ressources pour un autre commencement d'un autre monde. Or nous savons que l'impératif de la déconstruction est celui-ci : La création urgente de nouvelles facultés, soit de pouvoirs de construction, qui soient adéquates à ce qui s'est révélé comme une raison bâtarde de sorte qu’il puisse y avoir un commencement.

C’est à Jean-Luc Nancy d’avoir ouvert le domaine des homologies, sans lesquelles la déconstruction risquait d'être une procédure d'analogies, en ce que c'est ainsi que se représentaient ses versions populaires. Dans la conception nancéienne de la relation entre le sens, la pensée et l'existence, nous pouvons trouver un principe général pour l’homologie de la pensée,


Ici, la pensée remonte à sa source. Il connaît cette source, son être même, comme ce qui n'est, en soi, ni pensé, ni impensé, ni impensable, mais le sens fini d'exister. La pensée retourne à sa source et ainsi, en tant que pensée, l'ouvre et la draine à nouveau en la recueillant et en la dispersant. (15)


C'est-à-dire que le « sens », pour Nancy, est ce qui persiste comme domaine du pouvoir homologique — disons, l'existence elle-même — qui n'est jamais donné dans son ensemble à aucun domaine, même pas à la philosophie. Le sens est le pouvoir homologique qui est fonctionnellement isolable dans les exercices de fabrication des champs de la pensée qui, pourvu qu'ils n'entretiennent pas de rêves de clôture, pourront ainsi accéder à ce sens. Les textes de Nancy nous mettent aussi en garde contre les rêves d'un domaine de la pure polynomia où aucune régularité n'est obtenue, ce qui est proposé dans les travaux de Clastres, de Deleuze et de Foucault. Ces rêves anarchiques – des rêves qui se veulent identiques à l'arche – sont impossible car chaque perception se joue au travers d’isolements fonctionnels. En bref, la déconstruction n'a jamais eu pour objectif de garantir l’unité avec la pré-origine.

La révélation de la déconstruction

La façon dont la philosophie, ou la majeure partie de celle-ci, tournait autour de la loi de l'identité a été discutée dans des textes publiés précédemment. Il y a peut-être eu d'autres manières, au sein de la philosophie, de se conduire sans servir l'identité et nous pouvions permettre à ces manières et modes de réapparaître à condition de reconnaître la question qui est à poser. La question de la non-identité doit être plus ancienne, par ordre de priorité, que celle de l’identité. En effet, il s’agit d’une certaine expérience, on devrait dire une expérience très commune, qui est supprimée par le primat de l'identité.

Dans un texte publié avec Jean-Luc Nancy, intitulé « Our Mysterious Being » (16) et dans d'autres publications également, j'avais appelé cette expérience, ou cette question, « l'expérience obscure ». Récemment, Reghu Janardhanan (17) et Jerome Lèbre (18) ont réalisé leurs interprétations de la question ou de l'expérience, dans lesquelles l'identité apparaissait comme la solution. Dans une certaine interprétation de la pensée ancienne, toute pensée était comprise comme étant concernée par la question de ce qui donne à chaque chose son identité. C'est-à-dire que le concept par lequel chaque chose a son identité était considéré comme la question centrale de la métaphysique, et la métaphysique en tant que discipline a fourni la réponse par une référence à une identité particulière. Cette identité particulière d'ancrage est une position qui a pris les diverses formes de dieu, du sujet, de la matière et ainsi de suite. Dans le langage de Derrida, il s’agit d’une position substituable qui ne peut jamais être occupée par une constante. Pour Heidegger ceci est l'histoire de la détermination de l'être en tant qu’un être. Comme on peut le voir, l'accent est mis sur un être, soit sur une identité. C'est-à-dire que la critique de la métaphysique, qu'elle soit derridienne ou heideggérienne, présuppose toute la métaphysique comme champ qui opère sous la loi de l'identité. Le présupposé de l'identité met en suspens la critique ou le questionnement de la métaphysique à la limite de l'identité. C'est-à-dire que l'anastase de la philosophie, née avec le raisonnement bâtard, était toujours maintenue en suspens.

Au contraire, nous avons constaté que la plus ancienne des questions – et même les questions les plus récentes – n'est peut-être pas du tout la question de l'identité. Nous avons constaté que dans la plupart des cas, l'identité apparaît en répondant à une autre question, qui est celle de la stabilité du monde. Il ne s’agit pas de la question du pourquoi le monde a de la stabilité, mais plutôt de celle de savoir s’il en a une. Par exemple, chez Aristote, l'identité répond à la question de la durée du monde, de sa permanence ou de la garantie de sa pérennité. Pour cette raison, dieu est posé comme ce qui se nécessite lui-même et donc sans désir de vitesse. Le domaine de dieu, qui forme la région ultrapériphérique du monde, enferme le monde de telle manière que le monde nous assure une stabilité comme celle qui se maintient dans l'éternité. Cependant, contrairement à l'éternité de dieu, les choses dans le monde subissent la vitesse ou les changements. La vitesse des choses du monde jouit d'une identité de durée, qui est une imitation de l'éternité.


Le premier moteur existe donc nécessairement ; et pour autant qu'il le faut, il est bon, et en ce sens un premier principe [...] D'un tel principe dépendent donc les cieux et le monde de la nature. Et sa vie est telle que la meilleure que nous apprécions, et apprécions pendant une courte période. (19)

Si l'identité est obtenue en tant que produit de la suppression d'une expérience fondamentale de la fin ou de la subsistance imprévisible du monde, il ne s’agit pas, là, de la loi de la philosophie. De plus, il n'y a pas de lois de champ pour la philosophie, ni la philosophie jouit de la clôture. Les multiples sens de ces expériences de non-fermeture de la philosophie ont été les thèmes centraux qui ont émergé, en particulier, dans les déconstructions de Derrida et de Nancy. Ils ont tous deux montré, tout en différant l'un de l'autre, que la déconstruction de la clôture ouvre la philosophie à la possibilité d'une pensée qui se situe au-delà de la clôture. On ne saurait trop s'attarder sur ces thèmes déjà abordés. Au lieu de cela, nous devons en venir à la question de ce qui a été en gestation dans la déconstruction.


La famille bâtarde

Par moments, comme dans des textes tels que « Sens du monde » et « Une pensée finie » de Jean-Luc Nancy, nous vivons l'extérieur de la déconstruction tel qu’un certain « terrain » qui empêche la stase de la fermeture de se prolonger. Par exemple, lorsqu'il s'agit des expériences les plus anciennes de la philosophie telles que l'existence, le sens et le temps, la déconstruction de la clôture ne leur fait rien, car soit elles sont en dehors de ce qui a été pensé par la loi de l'identité soit elles s'agitent au-delà du champ métaphysique fictif. Derrida suggérerait de relever un moment rare de la pensée antique dans son texte sur la Khora de Platon. Derrida d’écrire :


On ne peut même pas en dire que ce n'est ni ceci ni cela ou que c'est à la fois ceci et cela. Il ne suffit pas de rappeler que la khora ne nomme ni ceci ni cela, ou que la khora dit ceci ou cela.


C'est-à-dire que, bien que les opérations de déconstruction se soient souvent appuyées sur la logique classique pour montrer des paradoxes dans des systèmes qui ont été constitués classiquement, la déconstruction trouve en elle une logique qui n'est pas classique. La logique sous-jacente a été appelée « logique bâtarde » par Derrida à la suite de Platon. Platon n'a jamais pu développer ce terme de « raisonnement bâtard » ( λογισμ ῷ τινι νόθ ῳ ) d'une manière fondamentale car le souci même de ce discours était de supprimer toutes choses bâtardes !

Mais qu'est-ce que vraiment le « bâtard » ? C'est la rupture de la clôture. Ou bâtard est celui qui menace les clôtures et les enclos dérivés des identités. C'est pourquoi Euripide dit, dans la pièce Hippolyte : « Le bâtard est toujours considéré comme un ennemi du vrai-né ». Il existe plusieurs textes du monde antique que l'on peut approcher pour retrouver les premiers sens du « bâtard ». Nous retrouvons « l'enfant orphelin », qui signifiait souvent l'enfant bâtard dans les comptes populaires de plusieurs cultures. Dans les mythes, nous trouvons les dieux commençant leur vie comme des enfants bâtards orphelins et abandonnés, confrontés à des dangers extraordinaires. C'est-à-dire que tout commence par le bâtard qui en vient ensuite à être jugé selon les critères du « vrai né » par dérivation. Toutes les espèces de familles connues – car il n'y a pas d'Idée platonicienne de la famille, laquelle n’est que relations – ont des bâtardisations à leurs origines.

Pour plus de commodité, continuons avec Hippolyte, le bâtard qui ressemble aux dieux eux-mêmes. Hippolyte est l'enfant bâtard du roi Thésée, né de l'Amazone Hippolyte. Le nom dit quelque chose de son destin. Hippolyte pourrait signifier, soit "celui qui déchaîne les chevaux", suivant la racine dite "proto-indo-européenne" *Lewh, qui pourrait avoir le sens de "lâcher" ; soit "celui détruit par les chevaux", suivant le sens grec ultérieur de "lyse". Les chevaux tels que nous les connaissons dans le monde antique (en particulier pour les tribus qui descendaient avec des chevaux de la steppe eurasienne) signifiaient la liberté, les passions et les sens.

Dans la pièce, le bâtard Hippolyte refuse de participer à l'économie sexuelle de la famille en se consacrant à Artémis, qui est l'éternelle vierge. Une malédiction conduit sa belle-mère à le désirer jusqu'au suicide, mais pas avant de l'avoir accusé d'entretenir un désir inadmissible pour elle. C'est-à-dire que le bâtard, celui qui est né en dehors de la logique familiale, est maudit par le désir de sa belle-mère pour lui, qu'il refuse de reconnaître en raison de son obéissance à la logique même de la famille. Plus tard, Hippolyte a rencontré sa mort, écrasé par ses chevaux, à cause de la malédiction de son père. Cet élément de l'histoire, du père cherchant la destruction de son enfant bâtard, est également courant dans le monde antique ; Kronos et Zeus par exemple, en langue grecque. La leçon n'est pas trop difficile à interpréter : le bâtard, même lorsqu'il se porte volontaire pour s'abstenir de la logique de fermeture de la famille, il est condamné à une mort atroce. En même temps, les origines des cultes, des religions et des villes commencent par les bâtards, qui sont cérémonieusement rappelés et donc supprimés au niveau mondain.


Le sens politique de ce terme pour le monde antique, et même pour notre temps, n'est pas difficile à voir. Dwivedi avait discuté auparavant certaines de ces questions au travers de l'examen d'une différence particulière en philosophie, celle entre l'orient et l'occident.

En philosophie, la logique bâtarde implique de penser à partir d'une intuition plus ancienne que l'identité, soit à partir d'une famille bâtarde de la philosophie. En d'autres termes, la philosophie a la responsabilité de créer un nouvel ensemble de facultés qui fonctionnent sans identité en tant que loi fondamentale de la pensée. En termes de déconstruction, il s'agit de penser les familles et la politique, où la contamination n'est pas en marge, éliminant l'ancien dicton du « vrai né ». Une conduite possible en philosophie, qui allagerait la politique de l'amour qui dérive de la logique du vrai-né, est celle du lust. Sergio Benvenuto a récemment discuté de la relation entre une tel lust philosophique et la psychanalyse. Ce texte, qui s'inscrit lui aussi dans « l'autre commencement » est disponible en ligne. Nous avons déjà évoqué toutes ces facultés. Les développer, en particulier une nouvelle conception des pouvoirs, prendrait trop de temps, ce que nous n'avons pas aujourd'hui.

La pratique philosophique des raisonnements bâtards, soit les actes des familles philosophiques bâtards, sont aujourd'hui nécessaires pour commencer à aborder les crises de notre monde. Sans elle, le monde des identités, y compris le monde des politiques identitaires, risque une criticalisation précoce.



Translated by BENEDETTA TODARO


 

NOTES

1. Évariste Galois, le mathématicien français qui a déployé une raison, qui a retenu les pensées essentielles de Leibniz et de Kant, pour donner des conditions pour la solubilité des polynômes, et dans cet acte, il a fondé la théorie des groupes.


2. Virality of Evil: Philosophy in the Time of a Pandemic , éd. Divya Dwivedi, London: Rowman & Littlefield, 2022.


3. Coronavirus, Psychanalysis and Philosophy , éd. F. Castrillón, T. Marchevsky, Londres : Routledge, 2021.


4. Voir S. Mohan, « Le bruit de toutes choses », https://www.philosophy-world-democracy.org/the-noise-of-all-things


5. Voir Amitiés de Bernard Stiegler , réunies par Jean-Luc Nancy, Editions Galilée, 2021


6. Amitiés de Bernard Stiegler


7. Voir Jean-Luc Nancy, « ‘La fin de la philosophie et la tâche de la pensée’ », Philosophy World Democracy , julliet 2021, https://www.philosophy-world-democracy.org/other-beginning/la-fin-de-la-philosophie


8. Voir Divya Dwivedi, « Le pari de Nancy's », Philosophy World Democracy, juillet 2021, https://www.philosophy-world-democracy.org/other-beginning/le-pari-de-nancy; et Shaj Mohan, « Et le Commencement de la philosophie », Philosophy World Democracy, juillet 2021, https://www.philosophy-world-democracy.org/other-beginning/et-le-commencement


9. Voir la série « L'Autre commencement de la philosophie », la Philosophy World Democracy, https://www.philosophy-world-democracy.org/other-beginning


10. Dwivedi, "Le pari de Nancy".


11. Le sens moderne d'« essence » dont dérive « essentialiste » en tant que péjoratif renvoie à une tendance de la pensée à oublier la polynôme des choses. On obtient ainsi « l'essence industrielle » comme un minimum de caractéristiques qui permettent d'identifier un objet ou de lui donner une identité industrielle. Nous avons traité cette notion ailleurs. … », Gandhi and Philosophy: On Theological Antipolitics, London : Bloomsbury Academic, 2018.


12. Voir « Les fins endogènes de l'éducation : pour Aaron Swartz », S. Mohan et D. Dwivedi, European Journal of Psychoanalysis , 25 mai 2020. https://www.journal-psychanalysis.eu/the-endogenic-ends-of- education-pour-aaron-swartz/


13. Voir note 11 ci-dessus.


14. Le concept de clôture n'a pas été emprunté aux mathématiques par la philosophie, mais plutôt la clôture est née d'une série d'actes philosophiques guidés par des nécessités philosophiques.


15. Jean-Luc Nancy, A Finite Thinking , édité par Simon Sparks, Stanford University Press, Californie, 2003, p. 30.


16. Jean-Luc Nancy et Shaj Mohan, « Our Mysterious Being », Salon philosophique , avril 2020, https://thephilosophicalsalon.com/our-mysterious-being/


17. Reghu Janardhanan, « Deconstructive Materialism : Einsteinian Revolution in Philosophy », Philosophy World Democracy , novembre 2021, https://www.philosophy-world-democracy.org/other-beginning/deconstructive-materialism Janardhanan avait appelé l’atmosphère d’anastasis et « l'autre commencement de la philosophie » du nom de « matérialisme déconstructif » bien plus tôt. Jean-Luc Nancy était ouvert à ce nom qui révélait la relation entre un matérialisme jusqu'alors inconnu et la déconstruction. Pourtant, pour des raisons logiques, Montévil a déployé le nom de « matérialisme bâtard ».


18. Jérôme Lebre, « Pourquoi pas », Philosophy World Democracy , août 2021, https://www.philosophy-world-democracy.org/other-beginning/pourquoi-pas


19. Aristote, Métaphysique 1072b.

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