Le pari de Nancy

29 July 2021

Le pari de Nancy
PHILOSOPHY

The Forest in Winter at Sunset, Théodore Rousseau; Image Credit: Wikimedia Commons

Si la philosophie doit être sauvée pour un autre commencement, elle doit d'abord s'extraire de les racialisations, en particulier de ceux autour desquels l'histoire et la fin de la philosophie de Heidegger et son « travail de réflexion » etaient structrés. Toute manifestation philosophique sortant du compromis entre « orient » et « occident » sera une anastasis de la philosophie. Vers cela — et alors que nous recevons les trois questions qui sont, en fait, le pari de Nancy — nous devrons saisir à nouveau ce que signifie être dans le « Jüngster Tag » qui doit, bien sûr, être compris comme les dernières heures. Nous sommes dans les jours les plus jeunes de la philosophie.

“allons-nous nous tenir face à l’intenable ? Ou bien allons-nous continuer à nous satisfaire de notre pauvre autonomie philosophique ? Ou bien, pourquoi pas, en finir, ayant apporté la preuve (que personne ne demandait) d’une superbe, majestueuse et foisonnante inanité ? ”(1)


Ici il n'y a pas de deuil. Pas de cœur couard, qui ne monte pas jusqu'à la gorge quand 'appellé dans les dernières heures que sonne l’inanité foisonnante. Il rappelle. C'est le cœur de la philosophie qui parle. Le cœur voluptueux de la philosophie — voluptueux (2) avec la passion de la non-homogénéité, polynomique en étant prêt à être déchiré, à souffrir la ruine ...et l'anastasis.


I


L'appel de Jean-Luc Nancy, qui s’ouvre par une citation d'un autre (Heidegger) et se clôt par une question à tous les autres que nous sommes et serons — cet appel est une provocation, une exigence, une invitation, un défi. Nous qui sommes nés en ces dernières heures recevons cet appel comme rien de moins qu'un pari, le pari de Nancy.


Chaque appel est une ouverture. S'il peut conduire à l'établissement ou à la fondation de quoi que ce soit, il n'a néanmoins aucun pouvoir absolu pour garantir cette fondation de la ruine ou pour bloquer les découvertes des homologies qui s'enfuient dans les ruines.


Les poètes le savent, ils ont découvert les appels — d'angoisse, de désir, d'émerveillement — qui attendent dans les mots, qu'ils soient de la vie quotidienne ou d'autres poètes, et ils ont envoyé ces mots « en dehors et à travers » (« hinaus- und hinüberretten » comme le dit Celan dans le poème « Die Schleuse ») changés mais pas épuisés. Et ce pouvoir tourmentant et voluptueux de l'appel, les amoureux de la poésie en sont aussi les intimes, surtout Platon qui l'a distingué par son néologisme mimesis, bien que peu d'entre eux hébergent aujourd'hui le tourment qu'il y a enregistré, tandis que la plupart laissent intact son isolation fonctionnelle dans la famille de l'imitation, de la vraisemblance, du réalisme.


Ce tourment était d'abord dans les guillemets qui donnent la parole de l'autre non présent, guillemets qui, pour Platon, sont à l'origine d'une possession par les mots, par l'appel d'un autre - allo-phonie - faisant de nous un être polynomial, capable de devenir le foyer d'autres lois. Ces guillemets s'invisibilisent également dans l'exercice de ce pouvoir, de sorte que d'autres possibilités encore inconnues s'engouffrent dans l'étendue qui commence à s'étirer tout autour des guillemets, s'étendant en dehors et à travers. Et les points d'interrogation — des plus anciens aux plus modernes, en science ou en poésie, socratiques, heideggériens, freudiens, althussériens, ou les questions questionnées par Derrida — sont encore d'autres appels, d’autres ouvertures, d’autres instigations.


En citant le titre de 1966 de Heidegger dans le sien, puis en rappelant le drame de la philosophie et de la pensée, Nancy a ouvert un autre théâtre, laissant entendre un autre appel, pour le faire entrer en collision avec ce que Heidegger demandé, mais aussi avec ce que Nancy avait déjà demandé dans ses écrits récents. Quel est l'espace qui s'est ouvert dans ce déploiement de citations où la "tâche" de Heidegger cède la place au pari de Nancy ?


Nous recevons ses trois questions à un moment précis que l'on peut caractériser, à la suite de Kant, comme le "Jüngster Tag" qui doit, bien sûr, être compris comme les dernières heures. Nous sommes dans les jours les plus jeunes de la philosophie. Nous sommes également dans les heures de naissance d'un nouvel être, dont la différence spécifique ne peut être indiquée que par le terme "technologique", et qui naît de ce qui était l'homme. Dans ce cas, nous voulons dire que quelque chose est en train de naître pour lequel la philosophie serait devenue trop vieille.


Lorsque Heidegger évoquait, encore en 1966, la scène de la philosophie qui s'accomplit en s'éteignant dans l'éclat uniforme de " la compréhension technologique de l'être ", et lorsqu'il indiquait un déplacement complet de l'histoire de la philosophie comme histoire de la métaphysique, c'est-à-dire l'histoire de " l'Occident ", c'est à l'époque d'une vénération accordée à la philosophie. Comme il le dit dans " Qu’appelle-t-on penser " en 1951, " partout l'intérêt pour la philosophie est vif, qu'il se fait entendre toujours plus " et " Les philosophes sont « les » penseurs. Il pouvait mettre en garde contre " philosopher " comme étant, par conséquent, la source de " l'illusion tenace que nous pensons, puisque, après tout, sans relâche nous « philosophons »". (3)


Mais aujourd'hui, le cœur de la philosophie s'adresse à un monde où les départements de philosophie sont déficitaires ou les chercheurs sont priés d'entrer en concurrence avec les entreprises pour obtenir des subventions pour des projets viables — c'est l'ironie aujourd'hui d'être "satisfaits de notre pauvre autonomie philosophique" — tandis que les philosophes qui jouent les taons pour les hommes sur le marché, comme Narendra Dabholkar et Govind Pansare, sont tués sans même un procès de Socrate. Aujourd'hui, ce qui reste de la soi-disant "histoire de la philosophie" est activement oublié derrière son essence industrielle extraite sous forme de "théorie", et c'est maintenant la "pensée" qui est partout assumée comme le titre des activités des entreprises technologiques, de la "science des données", et des rêves d'intelligence artificielle et de messies-machines.


pour Heidegger, la privation de l'être qui donne l'occident n'est possible qu'après avoir établi "l'occident" comme un fait, qui comme nous le savons tous est un fait inventé très récemment.

Si la " philosophie " est encore un mot qui ne fait que donner une valeur ajoutée à toute cette promotion de la pensée, alors on pourrait dire, dans l'idiome de Heidegger, que partout l'intérêt pour la pensée est vif, et il se fait entendre toujours plus de sorte que nous avons l'illusion tenace que nous philosophons. Alors, la " pensée " aussi, un autre mot de la philosophie (si nous devons continuer à parler comme s'il y avait cette chose unique qu'est la philosophie) devrait être traitée — comme les Abbaus et Destruktions ont traité la philosophie — à un examen — critique ? psychanalyse ? déconstruction ? — avant que nous puissions accueillir ses "tâches". C'est cela, et non pas seulement la "fin de la philosophie", qui constitue la profondeur des cendres sédimentées de la philosophie et de la pensée ; donc, la question "pourquoi pas, en finir" doit-elle être la raillerie amère de ceux qui semblent savoir que c'est déjà fini et qu'il ne reste rien qu'il leur appartienne même de finir.


C'est ainsi qu'à l'endroit même où l'essai de Heidegger avait procédé, dans sa deuxième section, à l'esquisse de la figure insaisissable de la " matière de " la pensée, on entend dans le texte de Nancy un refus de s'étendre sur ce qu'est la " pensée ", une réserve pesée, comme un nettoyage du palais pour un autre goût de la philosophie. Au contraire, la " tâche " est ici désignée par l'insistance sur " un sens philosophique " du discours de la philosophie sur sa fin. Et dans cette pause, les mots mêmes de " début " et de "fin" se sont éloignés de Heidegger. Cela donne une autre signification à ce que Nancy, en tant que philosophe du commencement, avait déjà dit : " La philosophie commence d’elle-même ; c'est là pour elle un axiome permanent " ; dans le même texte, il parlait aussi des " Commencements de la philosophie : le mot doit s'écrire au pluriel, car on ne saurait en désigner un seul ". (4)


II


Pour commencer, le " commencement " devrait être distingué de l'" origine " en tant que substance qui reçoit les différences qui lui sont tolérables, c'est-à-dire qu'elle reste la même tant que les prédicats se situent dans une certaine gamme. Cela signifie que le commencement doit désormais être distingué, non seulement de l'initial, de l'inaugural et de l'archē, mais surtout de la substantialité d'une " philosophie " qui serait aussi la substantialité de " l'occident " en ayant " son " histoire dans la gamme désignée par Heidegger comme : métaphysique comme ontothéologie comme histoire de l'occident.


Cette différence orientale-occidentale est aussi obscure que la "différence ontologique" et est indissociable de celle-ci chez Heidegger, où la première constitue la condition de la seconde. L'occident qu'est la métaphysique est propulsé par la subsistance d'une privation de l'être, qui s'articule comme différence ontologique. Mais cela signifie que pour Heidegger, la privation de l'être qui donne l'Occident n'est possible qu'après avoir établi "l'Occident" comme un fait, qui, comme nous le savons tous, est un fait inventé très récemment.



Untitled, William Joseph Kentridge, 1998; Image Credit: MoMA

Nancy avait remis en question la pensée de Heidegger sur la philosophie, l'histoire, le destin, les commencements et les fins, en disant que :


" Cela revient à confirmer qu'il n'est rien arrivé d'essentiel dans le destin occidental, rien sinon l'aggravation de la métaphysique et son devenir technique et démocratique. ... N'y aurait-il pas eu plus d'une histoire? plus et plus ou autre chose que« une histoire» ? L'historial ne pourrait-il pas être pluriel, égrené le long d'un chemin moins ordonné que celui que cette pensée assigne à l'Occident ?" (5)


La substantialité de "l'est-ouest" est construite à partir des différentes images des Grecs et de la référence à celles-ci en toutes occasions. Par exemple, Heisenberg a jugé nécessaire de se référer au concept de privation d'Aristote pour justifier la coexistence des états en mécanique quantique. De manière beaucoup plus comique, les politiciens indiens ont eux aussi fait ce geste et se réfèrent aux vieilles histoires ou épopées pour essayer de construire une substantialité orientale : on prétend que les avions étaient présents dans l'ancien sous-continent, qu'ils avaient donc Internet ; après tout, les dieux communiquaient entre eux et avec les hommes sur de grandes distances. Nancy nous met en garde :


" […] méconnaissant ainsi qu'à partir des Grecs beaucoup est arrivé qui ne provenait pas toujours des Grecs... […]Mais il nous a fallu cette image des Grecs parce que nous ne savons m ne pouvons - ou si difficilement - remonter plus avant. " (6)


Cette construction du " commencement de la philosophie " a formé la condition durable, non pas de la philosophie, mais d'une auto-bio-graphie récente, vieille d'environ trois cents ans, de la philosophie établie dans les textes de certains philosophes. Une auto-bio-graphie qui est aussi, comme elle aurait dû l'être bien plus tôt, arrivée à sa fin.


Dans le Jüngster Tag, c'est ce qu'il faut faire de toute urgence : faire le point sur les conditions, et surtout sur ce qu'est la "condition" et sa différence avec l'être, la cause et aussi la raison. Partout où le cœur de la philosophie parle, dans n'importe quelle langue, sous n'importe quel nom, ou sans nom, telle sera sa tâche philosophique. Soulignons, pour l'instant, deux conditions.


Premièrement, la différence orientale-occidentale est comme les dieux jumeaux qui sont invoqués dans la métaphore des fleuves jumeaux dans le poème "Der Ister" de Hölderlin (ce n'est pas une surprise, car après Kant et avec Hölderlin, Hegel et d’autres romantiques allemands, la philosophie a commencé sa préoccupation obsédée avec "l'Europe", "l'ouest" et "l'est") :


et Füllen gleich

In den Zaum knirscht er,

et pareil aux poulains

À la bride il écume,


Der scheinet aber fast

Rükwärts zu gehen und

Ich mein, er müsse kommen

Von Osten.

Lui qui paraît pourtant presque

Aller à reculons et

J’imagine qu’il devrait venir

De l’est. (7)


Reprenant les oppositions de "l'Occident et le reste" et de "la philosophie et la pensée" de Heidegger, ces jumeaux ont pris plusieurs avatars : la distinction des domaines de pensée, la distinction des styles et des préoccupations de pensée, les confusions cartographiques, la géo-politique, la techno-militaristique. Ils ont pris ces avatars pour nous détourner de "la fin" en donnant un sens illusoire à nos actions.


Deuxièmement, et c'est tout aussi important, cette construction ne s'est pas faite toute seule en Europe. Dans le sous-continent, cette distinction entre l'Orient et l'Occident a été établie à peu près au même moment par les exercices de collaboration des coloniaux et des penseurs des castes supérieures concernant la codification et la distinction des religions et des civilisations de l'Est. Une réciprocité des plus significatives investie dans la différence Occident-Orient est l'adoption et la réinvention de la distinction "Aryen - An-aryen" par les Indologies allemande, britannique et française ; une distinction dont le développement a eu des effets politiques macabres tant dans le sous-continent qu'en Europe. Dans "L’Ister" et "Germanie", Hölderlin voyait dans le Gange et l'Indus les conditions pour concevoir une force originelle (une force qui était et est facilement reconnaissable dans son idiome de pyro-philie comme le feu aryen - une pyro-philie qui a également contesté comme l'autre de la philosophia). Ces conditions ont donné naissance à la "politique des Aryens", qui a eu un effet immédiat sur l'Europe aux XVIIIe et XIXe siècles. Leurs contreparties sur le sous-continent étaient la forme nationaliste du "peuple aryen" par laquelle les castes supérieures, en particulier Vivekananda et Gandhi, et tout le spectre de leurs organisations modernes, ont contribué à inventer la religion "hindoue" et son fascisme, qui gouverne l'Inde aujourd'hui.


Dans "L'Ister" et "Germania", Hölderlin verrait dans le Gange et l'Indus les conditions pour concevoir une force originelle (une force qui était et est facilement reconnaissable dans son idiome de pyro-philie comme le feu aryen - une pyro-philie qui a également contesté comme l'autre de la philosophia).

A peu près au même moment où Heidegger investissait dans la distinction orient-occident en Allemagne, M. K. Gandhi en Inde était engagé dans un projet très similaire. Pour Gandhi, comme pour Heidegger, l'occident marquait un déclin de l'homme malgré ses réalisations techno-scientifiques. Gandhi voyait l'Orient dans tous les endroits où l'homme ne s'écartait pas du naturel. Pour Gandhi, l'occident était la désignation de la déviation du naturel, et donc la désignation de ses apocalypses nécessaires. En 1909, il écrit à propos de l'Occident


" cette civilisation est l'irréligion, et elle a pris une telle emprise sur les peuples d'Europe, qui semblent à moitié fous. "


" Cette civilisation est telle qu'il suffit d'être patient pour qu'elle s'autodétruise. " (8)


Et lui aussi s'opposait la philosophie ainsi que l'Occident, comme étant satanique, à la bonne pensée, que l'on peut appeler hypophysique. Alors que la métaphysique peut être indiquée par la formule "L'être est X", la pensée hypophysique—dont il existe de nombreux exemples mais qui a été articulée de la manière la plus exhaustive par Gandhi, de tous les penseurs modernes du monde—peut être indiquée par la formule "La nature est la valeur", où la nature est tout ce qui n'est pas fait par l'homme. Les racismes, y compris le racisme métaphysique de Heidegger, et l'ordre des castes du sous-continent sont des espèces d'hypophysique, tout comme certaines affirmations du romantisme allemand. La théorie postcolonialiste (qui associe souvent Gandhi à Heidegger et à de nombreux autres penseurs de l'"Europe", de la "civilisation occidentale" et de la "modernité") et la politique postcolonialiste telles qu'elles sont pratiquées dans le sous-continent ont été une façade pour la politique "aryenne" qui est maintenant en cours dans les œuvres de beaucoup de ceux qui étaient autrefois des post-colonialistes.


Ensuite, ce n'est pas du tout dans la seule histoire de la philosophie de Heidegger qu'il faut retracer ces effets politiques des constructions de l'"Europe", de l'"occidental" et de l'"oriental", et du non-occidental de bien d'autres manières. Et, bien sûr, il y a beaucoup d'autres choses qui ont été générées par la différence oriental-occidental, notamment l'arrivée en Europe de l'image libérée du "paria" (terme anglicisé pour "parayar" répandu dans le sud du sous-continent, et emblème de l'intouchabilité et de l'ordre des castes) qui s'oppose maintenant au "parvenu" (d'une manière qui devrait continuer à nous troubler).


Ces exemples suffiraient à indiquer que la différence orientale-occidentale a été un travail d'accords réciproques et de chaînes d'imitations de l'un par l'autre, à tel point que, de temps en temps, on s'interroge comme Orwell :


" Les créatures à l'extérieur regardaient du cochon à l'homme, et de l'homme au cochon, et du cochon à l'homme à nouveau ; mais déjà il était impossible de dire lequel était lequel. "


Mais ce qui est encore plus inquiétant, c'est ce qui est exclu de la gémellité et rendu "non privatif", ou ce qui est laissé comme incapable d'une privation de la pensée concernée. Les peuples et les mondes qui sont tenus pour extérieurs aux divers imaginaires de la différence orientale-occidentale : les peuples d'Afrique, les indigènes des Amériques, les indigènes d'Australie et de Nouvelle-Zélande, les Scandinaves, l'Asie centrale, les Indiens du Sud qu'on appelle les Dravidiens. Et ces peuples peuvent être assimilés aux prédicats de la différence orientale-occidentale, comme certaines études "décoloniales" s'efforcent de le faire, mais pas sans grand risque.



Dionysus, Plato or Poseidon? – Bust excavated at the Villa of the Papyri, possibly of any of the three; Image Credit: Wikimedia Commons

III


Si la philosophie doit rechercher un autre commencement, elle doit d'abord s'extraire de la racialisation, en se débarrassant de ces orientations et occidentations, sous peine de devenir une "théorie blanche". En cela, une autre différence cruciale apparaît entre les deux essais qui portent presque le même nom. Heidegger ne pouvait que commencer son appel à une autre pensée comme "la pensée qui n'est ni métaphysique ni science." Mais Nancy reconnaît aussi bien les dangers de la pensée de Heidegger que ceux de Gandhi, car ce dernière "risque de dissoudre dans l'"océan de la Vérité" l'existence même des hommes et des femmes que cette même "Vérité" devrait éclairer" ; et c'est pourquoi Nancy appelle à "une pensée, voire un monde", qui ne serait "ni métaphysique ni hypophysique." (9)


La philosophie se met, encore et encore, à la recherche de cette pensée, qui est son interminable et irréductible "pour quoi" ou fin—ni fin en tant que disparition destinante et accomplissante, ni fin en tant qu'image du "monde" dans le miroir de l'" ouest "—mais fin en tant que fins, au pluriel, qui attendent leurs naissances et explosions encore inconnues dans la polynomia de toutes choses. C'est ainsi que le pari de Nancy nous parvient, à travers cette seule question parmi les trois qui déclenche une explosion de "fin" et de fins : Allons-nous nous tenir face à l'intenable ?


Aucune tâche ou matière [Sache] n'est annoncée ici, puisque le sens philosophique est déjà en jeu et recommence avec les commencements et les fins : quelle sorte de fin est " l'intenable " et quelle sorte de commencement prend position ? Comment allons-nous répondre à ce pari ? Nous, dont les conditions, dans la mesure où elles étaient jusqu'à récemment données par la différence ontologique-occidentale-orientale, sont devenues intenables ?


Nous devrions nous familiariser avec cette intenabilité : aujourd'hui, la substance récente, l'"orient-occident", a reçu plus de prédicats qu'elle ne pouvait en supporter. Il est en train de devenir quelque chose d'autre, d'une manière analogue à celle de la voiture motorisée qui a reçu plusieurs modifications au cours des dernières décennies - quatre roues motrices, injection de carburant, navigation par satellite, auto-pilotage, etc. En d'autres termes, la voiture s'est transformée en prison. L'éparpillement de toutes les choses maintenues ensemble par la différence confuse entre l'orient et l'occident est apparent. Ainsi, la crise de la différence orient-occident, qui a été évacuée par la substantialité et le concept de substance, a créé une stasis.


Les termes et les espaces retenus par cette différence en diverses articulations se libèrent et se dispersent sans autre loi comprénante. La fin, dans ce cas, pourrait être abordée comme une crise avec laquelle la philosophie entretient une relation difficile, surtout aujourd'hui : nous avons déjà dépassé l'âge de la critique, qui a besoin d'intervalles suffisants entre les actions pour les maîtriser. Cet intervalle est quelque chose qui nous manque à l'ère de la vitesse de la lumière. La criticalisation est ce qui est venu prendre la place de la critique. Lorsque les éléments d'un système atteignent leurs limites et se transforment en quelque chose d'autre avec de nouvelles relations fonctionnelles que ce système ne peut plus accommoder à côté des limites des autres éléments, on assiste à une criticalisation. La criticalisation dépasse les pouvoirs de la critique pour définir les limites du système et y ramener ses éléments. La criticalisation conduit à la stasis.


Commençons par ces mots de Nancy :


"Autrement dit, il faut apprendre à exister sans être et sans destination, à ne rien prétendre commencer ni re-commencer- ni conclure non plus. " (10)


Cela signifie que la philosophie, qui a été isolée fonctionnellement dans la différence "occidental-oriental" récemment, et qui a ensuite souffert de la stasis créée par cette différence, doit venir se tenir en dehors de celle-ci. Anastasis.


L'ana-stasis est ce qui vient au-dessus de la stasis.


Stasis dérive de la racine spéculative "*sta" qui signifie "tenir en place" ou "tenir ferme". De la même racine est également dérivé le grec ancien "histemi" qui signifie "je me tiens"). La stasis, dans la polis grecque, se produisait lorsque deux factions ou plus prétendaient dicter les lois qui régiraient leur vie commune dans la cité. Un état d'inaction dû à un conflit ou à une guerre civile est également considéré comme une stasis, car dans ce cas, aucune loi n'existe.


il appelle à "une pensée, voire un monde", qui ne serait "ni métaphysique ni hypophysique". La philosophie se met, encore et encore, à la recherche de cette pensée, qui est son interminable et irréductible "pour quoi" ou fin....

A notre époque, nous sommes en train de subir la criticalisation de toutes ces conditions—intellectuelles, économiques, environnementales et technologiques—par lesquelles la critique [criticism] et même la critique avaient fonctionné. Anastasis s'empare du système criticalisé afin d'en sauver les homologies, d'accorder aux analogies agitées sans isolations fonctionnelles la passion de la non-homogénéité, et en même temps de laisser un horizon d'inquiétude révéler une gamme de lois comprénantes pour la polynomia active. En effet, comme Gandhi l'a découvert et détesté, Anastasis laisse des ruines.


L'anastasis n'est ni la résurrection ni le relèvement des morts, mais " a à voir avec ce que l'anastasis n'est pas ou ne fait pas surgir du soi, du sujet propre, mais de l'autre. "(11) L'anastasis est le surgissement de l'autre, qui serait pour nous l'autre de la différence oriental-occidental. Mais qu'est-ce qui vient après la vacance de la différence orient-occidentale ? Toute apparition de la philosophie depuis l'extérieur du compromis entre l'orient et l'occident sera une Anastasis de la philosophie. Sans doute, cette possibilité repose maintenant aussi sur les machines - les ordinateurs ; ils donnent les principes à vivre. Nous n'avons pas les conditions pour nous préparer à ce qui pourrait arriver, mais nous devrons découvrir et développer ces nouvelles facultés avec lesquelles le faire. Comme le dirait Derrida, prenez votre temps mais faites vite, car vous ne savez pas ce qui vous attend. (12)


Anastasis est le commencement obscur qui rassemblerait les ruines qui appartenaient à l'occidental comme à l'oriental pour en faire une chrysalide. Et elle déclenchera les imagos qui y sont nées. Ils seront projetés dans de tout autres cieux, avec leurs propres portées, et sans commerce d'orientations et d'occidentations. Nous pourrons écouter leurs échanges si nous sommes capables d'assister à cette fin prochaine de la différence oriental-occidental.


Divya Dwivedi, 13 juillet 2021


(Translated by) : Traduit par Enora le Masne de Chermont




NOTES


1. Jean-Luc Nancy, "'La fin de la philosophie et la tâche de penser'", Philosophy World Democracy 2.7 (juillet 2021). https://www.philosophy-world-democracy.org/other-beginning/la-fin-de-la-philosophie


2. Voluptueux n'a rien à voir avec la présence.


3. Martin Heidegger, Qu-appelle-t-on penser ? traduit par Gérard Granel. Paris : Presses Universitaires de France, 1973, p. 23, 24.


4. Nancy, La création du monde ou la mondialisation. Paris : Galilée, 2002, p. 105, 119.


5. Nancy, Banalité de Heidegger, Paris : Galilée, 2015, p. 57–58.


6. Ibidem. p. 59.


7. Friedrich Hölderlin, “ L’Ister ”, traduit par François Fédier, in Hölderlin, Paris: L’herne, 1989, p. 31-31


8. M. K. Gandhi, Gandhi : Hind Swaraj and Other Writings, ed. Anthony J. Parel, Cambridge : Cambridge University Press, 1997, p. 37.


9. Jean-Luc Nancy, Préface à Shaj Mohan et Divya Dwivedi, Gandhi and Philosophy: On Theological Anti-Politic, Londres : Bloomsbury Academic, 2019, p. ix.


10. Nancy, Banalité de Heidegger, p. 85.


11. Nancy, Noli me tangere : On the Raising of the Body, traduit de francais par Sarah Clift, pascale-Anne Brault and Michael Nass, New York : Fordham University Press, 2008, p. 18–19.


12. Derrida, 'L'université sans condition', in Without Alibi. Stanford CA :Stanford University Press, ,2002, p. 237.


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