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Quand la laïcité rime avec la promotion par le politique d’un pouvoir religieux fort: Construction d’un modèle singulier de laïcité au Sénégal

6 January 2024

Quand la laïcité rime avec la promotion par le politique d’un pouvoir religieux fort: Construction d’un modèle singulier de laïcité au Sénégal

Crédite d’image : Wikimedia commons

La laïcité officiellement prônée au Sénégal, s’accompagne de formes diverses et variées de révérence, de promotion voire d’institutionnalisation des pouvoirs religieux par l’Etat. Le poids du pouvoir religieux, son empire et son emprise sur la société apparaissent comme remarquables. Ainsi, si d’aucuns voient dans le pouvoir religieux une force redoutée par le politique, nous nous demandons le rôle de ce dernier dans la fabrique de ce pouvoir religieux. Est-ce une donnée qui lui échappe ? Est-ce au contraire une situation produite par le politique, une « prophétie créatrice » dont il devient la « main invisible » grâce à un jeu subtil.

La laïcité officiellement prônée et défendue au Sénégal, s’accompagne avec des formes diverses et variées de révérence, de promotion voire d’institutionnalisation par le pouvoir politique d’Etat de pouvoirs et d’autorités religieuses. D’emblée, au contact de ce pays, le poids du pouvoir religieux, son empire et son emprise sur la société apparaissent comme remarquables pour tout observateur et poussent à une mise en balance de sa force avec celle du pouvoir politique d’Etat.


Ainsi, si d’aucuns voient dans le pouvoir religieux une force et une autorité redoutées par le pouvoir politique, nous nous demandons à contrario le rôle de ce même pouvoir politique dans la fabrique de ce pouvoir religieux. Est-ce une donnée qui lui échappe et avec laquelle il essaie de composer comme on l’a souvent conceptualisé dans les sciences sociales ? Est-ce au contraire une situation produite, construite et entretenue par le politique lui-même, une « définition de la situation », une « prophétie créatrice » dont il est la « main invisible » ou rendue invisible grâce à un jeu subtil ?  Ce faisant, le pouvoir politique d’État réussit à déployer et à inventer un modèle original et singulier de laïcité au Sénégal, autrement dit une séparation du politique d’avec le religieux qui est loin de signifier son extinction ou sa neutralisation dans le champ politique et dans la société civile.


Au Sénégal, les personnages historiques de l’islam bénéficient d’une considération, d’un prestige et d’une dévotion indéniables qui se perpétuent et grandissent longtemps après leur disparition. Leurs descendants se sont fait les gardiens, les héritiers et continuateurs de ces figures illustres. Grâce notamment à des actions multiformes et constamment renouvelées de patrimonialisation du capital de sainteté de leurs ancêtres, il s’est créé une dynamique populaire de jours en jours plus profonde de fidèles et même non fidèles en quête de bénédictions et de grâce. Initiatives multiformes qui ont abouti à la création d’un panthéon des saints dont le Sénégal s’honore et s’enorgueillit, véritable Panthéon populaire, à vrai dire pas officiel mais qui a produit un autre récit, un autre roman national devenu assurément hégémonique au Sénégal  


Sans être tout à fait contradictoire ni en porte à faux avec son crédo laïc, le pouvoir politique sénégalais, à travers l’État, son appareil économique et ses structures politiques partisanes a toujours favorisé et a largement soutenu cette dynamique pour des raisons qui certes n’ont pas seulement et uniquement à voir avec la seule piété religieuse. 


Héritier d’une histoire politique coloniale marquée et traversée par des transactions diverses entre le pouvoir politique et les autorités religieuses ; transactions qui se sont traduites à travers des formes violentes, des relations pacifiques distantes ou de collaboration, le pouvoir politique s’est évertué à maintenir ce lien devenu une donnée incontournable du contrat social (comme l’ont illustré les travaux de chercheurs comme C. Coulon, M-C. Diop, M. Diouf…). 


Cette histoire des rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux, largement documentée par l’historiographie sénégalaise et internationale, conflictuelle entre le pouvoir politique et certains religieux pendant des périodes, moins conflictuelle voire de franche collaboration avec d’autres et à d’autres moments a été relue par beaucoup de chercheurs au prisme de l’accommodation (O. Kane, J-L. triaud, D. Robinson). 


Accommodation, voilà donc une notion plus pertinente pour rendre compte d’une complexité restituant et revalorisant dans l’interdépendance entre ces deux pôles d’acteurs la part d’autonomie et de contrainte, d’intérêts communs et différents.


Dans cette alliance durable, cet unbreakable link fonctionnant sous le mode de l’accommodation, le pouvoir politique n’a pas manqué à certains moments de la rivalité politique avec ses adversaires de tenter une instrumentalisation du religieux.


Instrumentalisation à laquelle des chefs religieux ont pu, en certains moments céder, souvent à leurs dépens, quand d’autres préserveront plus de distance et d’autonomie. L’histoire politique du Sénégal ancienne et plus récente est riche d’épisodes illustratifs de ces velléités ou formes d’instrumentalisation.



Ainsi, l’existence de ce pouvoir religieux et/ou du pouvoir de ces religieux est largement attestée dans la littérature sur l’islam au Sénégal. Dans le propos qui sera développé ici, nous voudrions interroger plus spécifiquement ses caractéristiques et ses contenus, en saisir les lignes d’évolution et de transformation, ses ressorts et ressources matérielles et symboliques. En effet, la littérature et les observateurs insistent fortement sur les apports du religieux en tant que pouvoir indépendant et autonome, en tant que pouvoir déjà là, avec le politique, sur les usages par le politique d’un pouvoir religieux qui lui serait extérieur. 


L’ambition du propos est donc de contribuer au renouvellement d’une problématique ancienne. Sans occulter la place de l’engagement et de la mobilisation des acteurs religieux et de leurs fidèles, le propos développé ici veut chercher à décentrer le regard et interroger la part du pouvoir politique et de l’Etat dans la formation et dans la reproduction de ce pouvoir religieux.


I – Pouvoir politique et construction du pouvoir religieux : une prophétie créatrice


Il est un dogme fondateur de l’hégémonie politique au Sénégal : l’enrôlement du pouvoir religieux, principalement et fondamentalement confrérique - puisque c’est la forme dominante de l’islam au Sénégal - dans la construction de l’équilibre social. Pour consolider le politique, il faut s’appuyer sur le religieux.


L’idée fondamentale qui est sous-jacente à ce contrat est que les acteurs religieux ont ou auraient un pouvoir religieux et/ou au-delà du religieux sur les citoyens. Pouvoir dont le pouvoir politique cherche à s’approprier pour asseoir son propre pouvoir et son contrôle sur les citoyens. Et, c’est dans cette optique cette idée que se justifient ses tentatives récurrentes d’instrumentalisation du religieux.


Pourtant, rien n’est plus discutable que cette vision mise en question par près de quatre décennies de l’histoire politique et sociale du Sénégal. C’est ce que relève également à sa façon Bakary Sambe, un observateur avisé de l’islam au Sénégal. 


« L’expérience des quinze dernières années a montré le caractère non déterminant du soutien politique des confréries lors des différentes échéances électorales. Abdoulaye Wade fut élu en 2000, alors qu’Abdou Diouf bénéficiait du soutien de la majorité des marabouts. Macky Sall est arrivé au pouvoir dans un contexte où Abdoulaye Wade a été soutenu comme jamais un homme politique par les confréries. Le président Sall, en 2019, a été fortement réélu en perdant dans des villes symboliques sur le plan confrérique et religieux.  » (1)


Autrement dit, à rebours et en opposition à une idée dominante, il semblerait que les autorités religieuses ne font pas, ne font plus le vote des citoyens par ailleurs aussi taalibé/disciples pour la plupart. Pourtant, en dépit de tous ces éléments, les pouvoirs politiques persistent et signent dans cette vision. Ils sont aussi suivis dans cette révérence pour le religieux par leurs adversaires au point que les cours religieuses, les grandes maisons de l’islam deviennent des scènes des privilégiées, observées et scrutées par les Sénégalais et Sénégalaises. Pourquoi cette persistance ? Cécité et illusion ? Manque de clairvoyance et de perspicacité politiques ?


En vérité, il nous semble qu’on est en face d’un choix délibéré, d’une option politique érigée en dogme de l’action politique et publique. Gouverner avec la bénédiction, l’aura et le soutien des chefs religieux constitue (2).


Et cette option consiste à donner du pouvoir au religieux, à assoir l’idée que le pouvoir religieux est fort selon une logique de prophétie créatrice.


Néanmoins, il n’est pas question de gouverner avec les acteurs religieux. Ils sont bien tenus hors de l’exercice du pouvoir politique et eux-mêmes, à la vérité pour ceux qui est des pôles centraux et hégémoniques de l’islam sénégalais, n’y prétendent vraiment pas. En somme, le pouvoir politique et l’Etat gouvernent, les marabouts bénissent.


Une certaine conception de la laïcité au sens strict et étroit de séparation et de distinction du pouvoir politique et du pouvoir religieux dans la gouvernance -autre legs relativement solide de l’Etat sénégalais- reste de rigueur et est largement partagé par la classe politique et par l’appareil administratif tel que réaffirme ici par les représentants officiels. Cette ‘’laïcité inclusive’’, née avec le système colonial, se caractérise par son ouverture sur le religieux. Elle est moins ‘’libérale’’ que l’indirect rule britannique et plus souple que le jacobinisme républicain français. 


Mais, il n’en est pas toujours de même pour certains pôles, branches ou personnages secondaires et périphériques des sphères religieuses islamiques dont les velléités d’outrepasser ce contrat, ou simplement de déborder les centres religieux hégémoniques, objets de l’attention privilégiée du pouvoir politique s’expriment de manière récurrente dans les différentes familles religieuses. 




Face à ces tendances centrifuges qui surgissent au sein des familles confrériques, quelle est la position de l’État et du pouvoir politique ? Nous dirons que cette position demeure sur une constante : Unir pour mieux gouverner et non point comme c’est souvent le cas pour les pouvoirs : diviser pour mieux régner.


En effet, face à ces velléités de dissidences périphériques, à ces forces centrifuges, le pouvoir politique et l’État développent des logiques centripètes en privilégiant l’alliance avec les centres légitimes des foyers religieux en leur témoignant reconnaissance et soutien. Ils freinent ainsi ces tendances. Et s’éloigner du pôle ou des pôles adoubés par le politique devient périlleux et risqué. De ce point de vue, on peut même dire que le pouvoir politique contribue largement à assurer l’unité et la force des pôles religieux plutôt que de travailler à leur fragmentation et émiettement qui sont davantage le produit de logiques intrinsèques dans lesquelles le politique n’est pas. 


Le pouvoir politique veut en dépit de tout, contre vents et marées le développement d’un pouvoir religieux. De la part du politique et de l’État, reconnaître le religieux, le révérer, le légitimer, l’adouber, le doter, c’est aussi le renforcer. Ils œuvrent à son développement et ne veulent pas son érosion, devenant un acteur essentiel de sa reproduction et de son développement tout en cherchant à le rendre dépendant et redevable.


Quand disciples, fidèles implorent des bénédictions et parfois cherchent une protection profane auprès des chefs religieux, gardiens et héritiers des figures illustres de l’islam sénégalais, le pouvoir politique et ses représentants implorent explicitement eux-aussi certes des bénédictions -car c’est le rapport légitime et normal avec ces acteurs religieux- mais ils attendent surtout des bénéfices politiques. Aussi, travaillent-ils continuellement à le faire entrer dans le jeu politique, à faire de sa force religieuse une force dont ils pensent pouvoir se servir pour d’autres raisons que religieuses. 


On peut se demander qu’est-ce qui pousse l’État et le pouvoir politique à une telle définition de la situation, définition sans doute un peu fictive dont ils cherchent à faire une réalité ou plutôt un consensus, car les définitions de la situation, les représentations et les idéations font bien partie de la réalité et gardent une réelle efficace sociale ?


D’emblée, nous répondrons que le but recherché est d’instituer un espace tampon, un espace de médiation entre le pouvoir et le peuple.


Ainsi, cette logique instituée par le pouvoir politique, logique qui remet constamment en jeu et dans le jeu le système confrérique et plus largement les grands pôles religieux fonctionne à son bénéfice car leur institution comme pouvoir réduit la possibilité d’un espace conflictuel direct et sans médiation entre le pouvoir politique et la société. Elle a permis l’invention d’un modèle hégémonique de contrat social qui a muté dans le temps sous l’effet de plusieurs facteurs.


Mutation qui découle de l’approfondissement et de la consolidation du système démocratique pluraliste amorcée en 1974 et dont l’islam a largement bénéficié peut-être même davantage que les acteurs politiques avec le développement d’un pluralisme religieux interne à l’islam…) 


Mutation qui voit la posture des chefs religieux évoluer de la posture de grands électeurs, garant du vote et de l’équilibre socio-politique vers quelque chose qui est en train de s’inventer et que nous devrions saisir comme une opportunité d’innovation et de réaménagement de la laïcité.


Le cours pris par le développement politique voit donc une évolution partant de la posture des marabouts faits grands électeurs dans les deux décennies post-indépendance à celle plus actuelle de marabouts choisissant -de plus en plus- bien sagement, bien prudemment d’être de grands médiateurs et arbitres, des figures symboliques et consensuelles d’apaisement social et politique à l’écoute de tous les concurrents politiques, tous en quête de leurs bénédictions.


L’institutionnalisation d’un pouvoir religieux, néanmoins pas aux ordres du politique et de l’Etat, mais aussi pas totalement indépendant parce que rendu dans une bonne mesure institutionnellement, économiquement, financièrement, logistiquement dépendant aboutit à la formation d’un empire et d’une emprise du pouvoir religieux qui constituent largement une production et une construction du pouvoir politique et de l’État, une prophétie créatrice, une définition de la situation avec laquelle sont obligés de faire tous les acteurs, car elle est devenue la norme instituée. 


Il nous semble que ce jeu est d’ailleurs également imposé au pouvoir religieux. Et parfois, il le dépasse parce que le mettant en demande de réponse à de multiples sollicitations venant de tous bords, le poussant à s’investir dans des postures de leadership qui dépassent leur périmètre et parfois leurs compétences.


Tous les acteurs cherchent à impliquer le pouvoir religieux même lorsqu’il aspire à se mettre en retrait. En instituant ce jeu, le pouvoir politique est parvenu à impulser une dynamique situant le pouvoir religieux comme un élément incontournable pour tous et par tous, fussent-ils des adversaires. Véritable « porte pouvoir’ » ou un « pouvoir par procuration » possiblement pour tous, pour qui réussira à le mettre à son côté. Il va de soi que dans ce jeu, le pouvoir politique et son Etat, de par leurs ressources sont en bonne posture. En définitive, si la constitution des acteurs religieux centraux (confréries et pôles religieux) en un pouvoir est une dynamique qui n’est pas seulement réductible à l’action du pouvoir politique et de l’Etat, ils (pouvoir politique et Etat) en sont néanmoins des acteurs centraux 


Conclusion


Le chanteur Youssou Ndour faisant l’éloge de Sérigne Fallou, Khalife général des Mourides de 1945 à 1968 lui prête ces propos : « Maay Sénégal. Ku weddi laajal Senghor, doomu yaay njilaan ». « C’est moi le Sénégal. Que celui qui en doute demande à Senghor, le fils de Maman Nyolaan » synthétisent la geste politique du Sénégal et illustrent les liens entre ces deux pôles que sont le religieux et le politique : quasiment deux frères. Mais plus justement, nous dirons un moment de la geste politique où le pouvoir religieux était celui de ‘’grands électeurs’’ pesant lourdement sur les issues des scrutins. Moment indéniablement révolu avec celle nouvelle du ‘’médiateur’’, de ‘’l’arbitre’’ plus ou moins au-dessus de la mêlée mais que le pouvoir politique cherche à faire entrer dans la mêlée et à son avantage. L’Etat sénégalais est pris dans une tension entre l’option de la laïcité souvent réaffirmée, parfois individuellement questionnée et le choix d’entretenir l’existence d’un pouvoir religieux pouvant jouer à son avantage. Mieux, il a créé un espace de collaboration avec le religieux dans lequel se sont engouffrés ou cherchent à s’engouffrer les acteurs religieux, les acteurs non-religieux du religieux, les politiques et de plus en plus d’acteurs de la société civile



 

NOTES


1. « Coronavirus : " Au Sénégal, Macky Sall veut s’éviter une islamisation des contestations à venir " -  La pandémie de Covid-19 a de nouveau illustré les ambiguïtés et les lacunes de la gouvernance du religieux par l’Etat sénégalais ». Bakary Sambe, Le Monde, 25 mai 2020, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/25/coronavirus-au-senegal-macky-sall-veut-s-eviter-une-islamisation-des-contestations-a-venir_6040685_3212.html. 


2. Ainsi, à la suite de L. S. Senghor dont il a été le Premier Ministre avant de devenir président en 1981, malgré le fait qu’il ait défendu dans son mémoire de fin d’études à l’ENFOM le caractère rétrograde du système confrérique sénégalais, Abdou Diouf, Premier Ministre du premier Président du Sénégal, L. S. Senghor a mis en œuvre, en direction de ces chefs religieux une politique aux antipodes de ses convictions d’étudiant, courant lui-même après les bénédictions et le soutien des chefs confrériques. 

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