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La laïcité au Burkina Faso en question

1 February 2024

La laïcité au Burkina Faso en question

Grigris de plumes à Nolokonto au Burkina faso ; crédite d’image : Wikimedia

Quel modèle de laïcité adopter au Burkina Faso contemporain ? L’idée de laïcité apporte-t-elle un bien à l’existence des personnes et au pays qui est en ce moment pris en tenaille par les groupes terroristes, entrave à une vie paisible ? Peut-on élucider les conditions d’épanouissement d’une laïcité nouvelle qui ne soit ni liberticide ni un nom vide, mais véritablement garantie d’épanouissement pour tous ? Quel sens collectif peut rendre l’État républicain visible et restaurer la laïcité comme art de vivre en bonne intelligence ? Au Burkina Faso, le contexte actuel de lutte contre le terrorisme, faisant peser depuis un certain temps de graves menaces sur la vie sociopolitique nationale, oblige à interroger la laïcité pour la réviser, comme notion politique majeure, constitutive du vivre-ensemble, du « pacte républicain » qui suppose une culture et une attitude citoyennes, tendues vers la recherche du compromis, de la bonne entente durable entre les membres de la société. Dans cette communication, je propose de répondre à ces interrogations en analysant tout d’abord la situation de la laïcité purement formelle ainsi que les nombreuses entorses à l’idée. J’esquisserai ensuite la pensée d’une laïcité nouvelle, hospitalière, fondée sur les promesses de la République.

Au Burkina Faso, la Constitution du 11 juin 1991, qui établit la quatrième République, consacre l’avènement d’une ère démocratique libérale, attachée à l’État de droit, au respect des droits humains et à la mise en place d’une société pluraliste dans laquelle les différentes composantes évoluent librement dans le respect des lois et des règlements garantissant l’unité nationale. De ce point de vue, elle est la fille de son époque puisqu’elle consacre la quasi-totalité des droits nécessaires à l’épanouissement individuel et collectif, notamment celui à un environnement sain, garantie de la perpétuation de la vie humaine. C’est dans un tel contexte que la notion de laïcité trouve grâce dans la loi fondamentale comme notion politique majeure, antérieurement validée par les Républiques précédentes. Quelle est alors la place accordée à la laïcité dans la Constitution actuelle, en phase avec notre époque ? Les institutions nationales, les associations et les comportements individuels et collectifs sont-ils en adéquation avec la notion contemporaine ? Pourquoi importe-t-il aujourd’hui de renouveler la pensée de la laïcité au Burkina Faso ? La communication tentera de répondre aux questions posées en analysant la situation de la laïcité formelle au Burkina Faso ainsi que les entorses à l’idée, pour mieux esquisser la vision nouvelle d’une laïcité, source d’épanouissement des libertés pour tous.   


De l’inscription formelle de la laïcité dans la Constitution du Burkina Faso aux entorses de l’idée


Dans les 173 articles de la Constitution du Burkina Faso, regroupés en dix-sept titres, la notion de laïcité est au centre de plusieurs articles du « Titre I Des droits et devoirs fondamentaux » (1). Le mot « laïc » est, quant lui, employé comme adjectif qualificatif à deux reprises, au niveau du Titre I, dans l’article 27 et aussi dans l’article 31 (2). Au Burkina Faso, liberté est donnée aux religions de mener leurs activités, de se développer dans le respect de l’ordre, des lois et des règlements. L’État laisse aux confessions religieuses leur autonomie d’action, de pensée et d’organisation dans le cadre du respect de la légalité. Il leur reconnaît des droits, comme ceux de se développer, d’éduquer la jeunesse qui est l’avenir du pays, mais aussi le droit à l’autonomie qui les dégage de sa tutelle, de sorte qu’elles peuvent gérer leurs affaires d’une manière autonome.


L’État laïc assure, autrement dit, « la neutralité confessionnelle », il écarte en théorie toute confusion entre le politique et le religieux. La notion de laïcité apparaît ici comme un élément de la démocratie, désirée par le constituant et le peuple. Ainsi, retrouve-t-on les trois concepts fondamentaux (liberté, égalité, séparation) qui sont au cœur du mot, hérité au Burkina Faso sans réappropriation aucune de l’histoire française. La liberté et l’égalité, comme principes ou moyens (3), réalisent la finalité de toute forme de laïcité. En effet, c’est d’abord la liberté de conscience et de culte, le droit de croire, de choisir la croyance que l’on veut ou n’en choisir aucune ; ensuite, il y a l’égalité de droit entre les membres de la société, tous les citoyen(ne)s sont égaux devant la loi quelles que soient leurs croyances ou convictions. Ils ne peuvent être traités différemment par la puissance publique en fonction des croyances auxquelles chacun souscrit.  Enfin, s’ajoute l’idée de séparation des religions et de l’État ainsi que celle de neutralité de la puissance publique en tant que dispositifs institutionnels. Selon Jean Baubérot et Micheline Milot, toutes les formes de laïcité peuvent se définir par une articulation de ces 4 éléments : « Les deux principes relatifs à la tolérance qui ont graduellement été traduits dans le droit, la liberté de conscience et de religion et son prolongement nécessaire dans l’égalité, puis les deux principes d’aménagement politique qui favorisent leur concrétisation, la séparation et la neutralité » (4).


La Constitution du Burkina Faso garantit théoriquement aux croyants comme aux non-croyants, une égale liberté d’expression en assurant à tous sans exclusive la possibilité de changer de religion ou d’en adopter une. La reconnaissance du libre exercice des cultes, la liberté de religion, et la liberté vis-à-vis de la religion sont établies, de sorte qu’on ne peut forcer personne à suivre des dogmes ou à respecter ce qu’une religion établit. Il s’ensuit que la séparation de l’État et de la religion ne signifie nullement hostilité de l’État à l’endroit de la religion puisqu’il concourt à garantir aux pratiquants des cultes comme aux non-pratiquants la même liberté d’expression. L’unique fondement de l’ordre politique, c’est le peuple souverain des citoyen(ne)s dans un État ne reconnaissant aucun culte et ne se mêlant pas des affaires de la religion. Ainsi, la neutralité de l’État, des collectivités et des services publics est-elle garantie sans que les individus soient contraints à adopter une religion, dans la mesure où chaque personne peut avoir son opinion dans le respect des lois et des règlements du pays. La laïcité se définit ici comme un « cadre de référence général » qui décrit les formes de l’émancipation du politique par rapport au religieux (5). Par conséquent, l’État laïc ne soutient, ni n’enseigne aucune religion au détriment d’une autre. Jamais, il ne se met au service d’une confession, d’un culte donné. « Dégagée de toute confession particulière, la République est neutre à l’égard des religions. Cette neutralité n’est ni indifférence ni ignorance du fait religieux. Au contraire, la République reconnaît la réalité humaine et sociologique des religions puisqu’elle « respecte toutes les croyances ». Elle va même beaucoup plus loin. D’une part, elle leur accorde une place centrale dans l’éducation de la jeunesse (…). D’autre part, elle reconnaît et garantit leur autonomie et leur droit au développement » (6).


Mosquée de Dioulassoba ;  crédite d’image : lafaso.net
Mosquée de Dioulassoba ;  crédite d’image : lafaso.net

L’État laïc est donc fondé « sur la tolérance comme vertu cardinale d’une vie communautaire stable et pacifique » (7). Il est en particulier attaché au respect de plusieurs valeurs fondamentales qui bannissent et condamnent toutes discriminations liées à la couleur de la peau, au sexe, à la condition sociale, à la religion, à l’habillement, etc. Comme exigences d’un tel État, on peut citer : 

  • Le caractère sacré de la personne humaine, c’est-à-dire le respect de la dignité humaine,

  • L’inviolabilité de la liberté individuelle et collective,

  • L’égalité de droit des êtres humains, les hommes et les femmes, tous âges confondus, sont des pairs,

  • La protection et l’éducation de la jeunesse.


Si l’emploi du mot laïc et de la notion de laïcité dans la Constitution du Burkina Faso en fait un texte conforme aux attentes de l’époque contemporaine, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de termes vides de tout contenu concret, incarné par la loi et les usages. Comme nombre de Constitutions en Afrique, celle-ci est faussement mirifique car les gouvernants sont incapables de défendre le respect des droits théoriques prescrits. Qu’on ne s’y méprenne pas, la mention du mot ou de l’idée (même plusieurs fois) ne saurait traduire la vitalité de l’État laïc (8). Comme le dit Aristote, « une hirondelle ne fait pas le printemps ». Le terme « laïcité » est un mot vide, tandis que proclamer le caractère laïc de l’État au Burkina Faso est simplement mimétique, une pure vue de l’esprit. La loi ne fixe pas de règles concernant la laïcité, les usages et les comportements sont en contradiction avec la notion, tandis que les institutions sont incapables de faire respecter les principes, les règlements. On est dans la situation de l’incantation, de la pure communication et du slogan qui n’a pas de prise sur la réalité nationale.


Il est aisé de se rendre compte du fait que la notion de laïcité au Burkina Faso est vague et plaquée sur la réalité quand on observe les sociétés locales, portées pour toutes choses à se référer sans cesse à Dieu, aux ancêtres, à la « transcendance ». Pareille tendance des communautés est exploitée par les groupes armés, qui instrumentalisent les clivages identitaires, longtemps entretenus par les gouvernements successifs. Ainsi, dans le nord du pays (Yirgou, Inata, Solhan…), les pogroms et les actions terroristes ont-ils provoqué des heurts meurtriers entre groupes ethniques et religieux dans une logique de vengeance contre la partialité de l’État. La neutralité de l’État, fondamentale à la préservation de la paix sociale et civile, est ici gravement foulée aux pieds par l’élite gouvernante. Depuis de nombreuses années, les communautés chrétiennes et musulmanes reçoivent de l’argent public pour exécuter des projets soi-disant scolaires et éducatifs. 


L’occupation de l’espace publique par les religions en Afrique est inquiétante comme le dit Réné Ottayek. Elle nuit gravement à la laïcité. Le dynamisme des mouvements religieux au Burkina Faso, en raison de l’échec de la classe politique à garantir le respect des droits humains et l’épanouissement socioéconomique, accélère l’islamisation de la société et de la politique qui sont soumises au diktat du marabout à cause du nombre important de fidèles musulmans, du poids social et symbolique de l’islam dans le pays. En effet, de nombreuses personnes ont en commun d’être croyantes. Les références à Allah, aux ancêtres fondent non seulement la vie sociopolitique, mais conditionnent les comportements individuels et collectifs. 


Là où le bât blesse, c’est que toute la vie politique et les institutions gouvernementales sont soumises à la cour royale du Moog Naaba (le souverain des Moosé), aux dirigeants des confessions islamiques et chrétiennes, qui de fait gouvernent le pays en lieu et place des élus choisis par le peuple (9). Il est inacceptable que les autorités coutumières et religieuses s’immiscent dans le fonctionnement du gouvernement et que celui-ci à son tour s’ingère dans les affaires religieuses qui ne le regardent pas. Il y a ainsi urgence à relever le défi de la soumission du politique au religieux et au coutumier pour mettre un terme à l’association du trône et de l’autel, qui corrompt le caractère laïc de l’État et menace de danger la paix civile, le développement harmonieux du pays (10). 


L’exigence de laïcité a-t-elle du sens dans le contexte burkinabé où nombre d’individus sont organisés suivant les logiques confessionnelles et tribales non-avouables qui accordent une grande importance au notable coutumier et religieux ? Peut-on encore s’en accommoder ? Dans la situation du Burkina Faso, ne faut-il pas plutôt proposer une solution de maintien de la paix et du développement, moins fondé sur l’exigence de laïcité, que sur la promotion de la bonne gouvernance ?


Renouveler la pensée de la laïcité au Burkina Faso


Si l’on considère l’instabilité qui fragilise le tissu socioéconomique du Burkina Faso, l’accroissement de l’intolérance, de la radicalisation, de l’incivisme caractérisé dans l’espace public, le niveau inquiétant de la corruption des institutions, le chaos sécuritaire et les assassinats de masse à Yirgou, Inata, Sohlan, Seytenga, Solenzo, Gaskindé…, pour ne citer que les plus connus, relayés par les médias locaux et internationaux, il n’est pas exagéré de dire que ce pays, plus que tout autre dans le monde, a prioritairement besoin des bienfaits d’une laïcité non-liberticide, qui ne confisque pas des droits en soumettant certaines personnes aux croyances des autres, et partant d’un État authentiquement laïc garantissant toutes les convictions des membres de la société pour leur permettre de vivre librement partout sur le territoire national. La quasi-totalité des difficultés actuelles, liées au vivre-ensemble au Burkina Faso, ont pour origine la méconnaissance de la différence, l’ignorance de la laïcité et de l’autre qui culmine dans de fausses représentations et des préjugés sordides. Apprendre la différence s’avère donc important pour tenter de sortir par le haut de l’anomie, de l’état social misérable. 


Il devient opportun de penser la laïcité à l’aune des cultures locales afin qu’elle prenne en compte la sociologie des populations. En ce sens, une laïcité non mimétique, incarnée dans le vécu, les valeurs des sociétés et pourvoyeuse de libertés véritables, paraît être une base solide pour l’apprentissage de la différence, c’est-à-dire la cohabitation avec autrui dans le respect de la différence, de nos jours malmenés dans un pays pourtant réputé pour sa forte tradition d’accueil, d’hospitalité. La violence identitaire, meurtrière et le désordre qui sévissent ne sont donc pas une fatalité. On peut y remédier avec l’appui de la laïcité à travers la mise en place d’un État véritablement laïc. Mais comment retrouver le sens élevé de l’État lorsque les institutions ne jouent pas leur rôle ? 


Penser la paix civile dans un « pays violenté » conduit à remettre en perspective les concepts et les faits. C’est tenter d’aller plus en profondeur par rapport aux explications habituelles et au piège des mots qui rend la clarification conceptuelle redoutable. La question de la paix civile préoccupe à l’heure actuelle autant que la mondialisation car « l’agressivité » des membres du corps social et « leur pulsion d’autodestruction » (11) menacent la survie du Burkina Faso. La paix civile n’y sera réalisée que lorsque le processus démocratique, l’ajustement culturel et le développement économique se seront suffisamment intégrés. Pour ce faire, le développement de l’esprit critique, la formation scientifique et la recherche demeurent le moteur du renouveau (12). En d’autres termes, il importe de travailler à l’avènement d’individus responsables, soucieux des autres, du bien public pour que grandisse le citoyen burkinabé nouveau enfin sorti du repli identitaire et plus engagé, comme concepteur, acteur du projet social, dans l’édification d’une nouvelle société démocratique, laborieuse et respectueuse des droits humains.


Le désir de cohésion nationale, d’entente des Burkinabés, ou de la forme républicaine de l’État ne saurait alors conduire à l’oubli des diverses composantes et nationalités ethniques, culturelles et religieuses qui peuplent le pays. Comme le souligne Djibril Samb, « C’est dans l’unité que peuvent s’affirmer les différences, cette unité étant ce qui les maintient dans une cohérence qui prévient toute mutation des différences en divergences » (13). Lorsque les différences, les particularités sont remises en cause, cela installe la « discorde civile » puisque l’intolérance a pour source le mépris de la différence. 



C’est pourquoi l’éducation des individus membres de la société au respect de la différence est mission fondamentale pour le gouvernement démocratique. En effet, comment faire face aux dérives de l’intolérance si ce n’est par la formation des esprits à accepter la religion, la morale, les us, les coutumes, les croyances et les tenues vestimentaires différentes ? Autrement dit, la tolérance dans un tel État est nécessaire, car l’acceptation et la coexistence des différences concourent à la mise en place de l’État républicain, source d’épanouissement de l’individu et du groupe. Cela suppose que la construction de l’État corresponde à « l’esprit d’une cosmopolis », fondée sur la reconnaissance d’une unité résultant de la synthèse de la différence et de la diversité.


J’aimerais maintenant, pour étayer ma position, m’appuyer sur un texte célèbre de Paul Ricœur, Soi-même comme un autre (14). À suivre le philosophe, il est difficile aujourd’hui de penser la paix civile parce que l’on a opposé l’universalité et la particularité, l’identité relative et l’identité universelle. Or, le soi n’est ni un absolu ni un simple individu concret. Parce que cette opposition a consacré l’échec des deux traditions de pensée, il faut la dépasser afin de comprendre que la méthode pour faire la paix civile tient dans le titre même de l’ouvrage cité. Autrement dit, le « je » est équivalent au « tu ». Je ne puis m’estimer moi-même sans estimer autrui comme moi-même et que toi aussi, c’est moi aussi. Telle est l’attitude à ne jamais perdre de vue car elle sous-tend le principe premier de la constitution de la société civile. Elle est véritablement la condition première de la constitution de la paix civile et du vivre-ensemble, suzèn. Cela suppose de faire ou de refaire un monde, c’est-à-dire de penser un Burkina Faso nouveau au diapason de l’histoire (15).


Selon Paul Ricœur, le principe de la vie civile se décline en trois concepts majeurs qui soutiennent la paix et soulignent la primauté éthique du vivre-ensemble sur la base des règles juridiques et de l’organisation sociale démocratique qui assure l’épanouissement. Les trois concepts sont : le « pouvoir-en-commun », la « pluralité », et la « concertation » (16).


La question de la laïcité au Burkina Faso, essentielle comme notion politique moderne, est le résultat d’un long processus historique qui conduit au déclin de la force des liens religieux et de l’ordre transcendant en vue de l’émancipation de l’être humain, appelé à s’assumer complètement, à prendre en charge sa vie dans la mesure où les illusions, les attentes dans l’au-delà ne sont pas rationnellement fondées ; elles sont remises en cause avec l’accroissement du bien-être et des connaissances scientifiques, technologiques, artistiques, philosophiques et littéraires. Comme le dit Friedrich Nietzsche, « Dieu est mort » pour que l’humain vive et apprécie l’autonomie, le charme de la vie. « La liberté seule donne à la vie non seulement son sens, mais aussi sa saveur » (17). L’égalité des citoyen(ne)s et la liberté (d’opinion, de conscience, d’initiative, etc.) sont le pilier du statut humain. 


Comme le montre Hans Blumenberg (18), la laïcité émancipe les femmes et les hommes en leur offrant les libertés fondamentales qui assurent les droits individuels et protègent les institutions étatiques de toute soumission à un ordre religieux. C’est une telle révolution culturelle et existentielle qui n’est pas tout à fait en marche au Burkina Faso, car on n’a pas encore pris soin de séparer société religieuse et société civile. On mêle la religion à toutes sortes de choses qui ne la regardent pas. Les Églises, les Mosquées et autres lieux de culte ne sauraient être des espaces pour battre campagne en faveur du candidat réputé défendre les intérêts, la cause de la communauté religieuse. Autrement dit, la non-généralisation de l’esprit scientifique et philosophique n’est pas une fatalité pour le pays, car d’autres ressources spirituelles permettent de faire face à la situation. 


D’une part, le changement des structures mentales et organisationnelles de la société est en marche. Depuis les indépendances politiques en 1960, de gros efforts de scolarisation, de formation des jeunes et des adultes, sont consentis par les pouvoirs publics depuis le milieu des années 1980, notamment dans les secteurs de l’école et de la santé. De larges couches sociales accèdent chaque jour un peu plus à l’école, aux savoirs rationnels pour développer les ressources de l’esprit et augmenter l’autonomie individuelle et collective. 


D’autre part, l’idée de tolérance, défendue dans le contexte du pluralisme religieux au Burkina Faso (19), prépare à une gouvernance politique plus respectueuse des principes modernes, car fondée sur la recherche de l’équilibre entre les citoyen(ne)s, à savoir la vie en bonne intelligence, qui nous met en cohérence avec la démocratie. La raison d’être de la laïcité est de rendre possible la manifestation pacifique de toutes les croyances, de toutes les pratiques. Par conséquent, elle est ce que Yves-Charles Zarka et Cynthia Fleury appellent une « politique de la tolérance », fondée sur la recherche du juste milieu (20). C’est pourquoi, on a tort de penser la laïcité dans le cadre de la République hospitalière comme « une idéologie militante », mais plutôt « comme une recherche permanente d’équilibre entre l’exigence de liberté et d’égalité qui caractérise la démocratie et la préservation » du bien commun (l’intérêt général) qui justifie la République. La laïcité permet alors de tracer le cadre dans lequel l’ensemble des croyances peuvent, sans hostilité, entrer en concurrence pour la « redéfinition de finalités partagées » (21).


Jean Baubérot a raison de soutenir l’idée « d’une laïcité nouvelle qui ne soit ni celle d’un renoncement de l’État au principe de neutralité dont il est le dépositaire et le garant au bénéfice des libertés et de l’ordre public, ni celle de cette radicalisation qui fut un temps nécessaire quand la République conquérante a dû affronter, et non sans violences, des structures religieuses dominantes alliées à des idéologies antirépublicaines qui ne sont plus celles de notre temps» (22). Autrement dit, il s’impose d’envisager « une laïcité nouvelle qui ne soit pas prétexte à empêcher la libre manifestation de croyances et de cultures jugées incompatibles avec une supposée identité nationale » (23). On ne saurait sous prétexte de respect de la laïcité blâmer les attitudes particulières, ou interdire les démarches, les pratiques différentes ne relevant pas d’une certaine tradition. La laïcité est le bouclier qui protège l’individu contre la tyrannie de la majorité en lui garantissant la libre manifestation de ses croyances différentes de celles locales. Elle préserve aussi contre la violence, l’abus de force de la minorité qui cherche à imposer ses propres convictions et pratiques dans le mépris des lois et règlements.

 

C’est pourquoi, la gouvernance comme processus de prise de décision politique implique le consensus nécessaire à une action collective aux regards d’intérêts particuliers (24). La construction du consensus suppose justement la reconnaissance qui définit l’être humain comme sujet de droit parmi d’autres humains. Cela impose de réviser la procédure classique d’être ensemble pour tenir compte de la pluralité des acteurs au sein de la société burkinabé en pleine transformation, car exposée aux mutations contemporaines, à la mondialisation.


Être ensemble en harmonie peut ainsi devenir le fondement de la démocratie, c’est-à-dire la volonté d’un individu, d’un groupe à reconnaître l’autre différent de soi pour faire de l’« entre nous », s’entendre et accepter autrui comme le semblable avec qui on est prêt à échanger les services, les biens, les idées et les paroles. La révision de la procédure classique consistant à faire société produit une rupture paradigmatique : les acteurs multiples, les membres du corps social interagissent sur le mode de la coopération, de la concurrence loyale et non plus de la soumission ou domination. La gouvernance n’est plus une gestion hasardeuse des ressources nationales, car elle est essentiellement fondée sur la participation des citoyen(ne)s, la transparence, la responsabilité, la primauté du droit, l’efficacité et l’équité. Ainsi, la laïcité a-t-elle pour cadre la République qui tient sa légitimité de sa capacité à mettre en place le gouvernement démocratique pour l’ensemble des gouvernés.


Pareille gouvernance poursuit l’objectif du développement, selon Amartya Sen (25). En effet, la gouvernance est garante des droits et libertés politiques qui représentent un moyen d’accéder au progrès économique. Parallèlement, le développement s’accompagne de l’expansion des libertés fondamentales. De ce fait, la gouvernance a un rôle constitutif et instrumental pour le développement, ce qui en fait une fin et un moyen.



Conclusion


La Constitution de la quatrième République du Burkina Faso garantit formellement toutes les libertés fondamentales, constitutives des droits de l’homme : « la liberté de conscience, la profession et la pratique de la religion », « la liberté d’expression et de diffusion des opinions ainsi que le droit à l’information pour tous ». Toutefois, dans le contexte de la paupérisation grandissante, de la forte adhésion des populations au discours religieux, l’Église et la Mosquée ont fini par être, en l’absence de partis politiques crédibles, la seule force d’unification sociale et politique. On vit encore aujourd’hui, au troisième millénaire, dans un monde organisé à partir de représentations magico-religieuses, tant pour ce qui est des manières de penser, de sentir, d’éprouver et de dire les choses, que pour ce qui est des façons de définir les normes de l’action individuelle et collective en tous domaines à partir des articles de foi et des dogmes de la religion. On n’a en rien renoncé au vieux monde mythico-mystique que l’Occident abandonna depuis très longtemps pour accéder à la modernité, dont le terme date du 19e siècle, grâce au recul des croyances religieuses et magiques, à la désillusion à l’égard des idées mystiques au profit des explications scientifiques des choses et d’une organisation rationnelle de la société, comme l’analyse Marcel Gauchet (26).


Au Burkina Faso, on n’a pas encore pris soin de séparer société religieuse et société civile. C’est pourquoi les associations religieuses font partie des organisations de la société civile qui assurent, en principe, l’interface entre l’État et la société. Il y a donc lieu de repenser la laïcité au Burkina Faso à l’aune de la République qui a pour finalité la vie heureuse. En tant qu’outil de protection, de perpétuation de l’homme et de la femme, elle assure la forme la plus haute de la vie humaine, conjurant ainsi les graves dangers qui pèsent sur la démocratie, la vie humaine et sociale. Parce qu’aujourd’hui, en temps de crise et de suspicion, on a atteint, au Burkina Faso, le degré zéro de la politique avec la multiplication des coups d’État comme réponse aux attaques terroristes angoissantes, on a besoin de plus de laïcité pour reconstruire la paix civile ainsi que de plus de philosophie pour la penser.


Je vous remercie de l’attention.


 


NOTES


1. En effet, dans le Titre I, les articles 1er, 7, 8, 13, 27 ainsi que l’article 31 du « Titre II De l’État et de la souveraineté nationale », jettent la lumière sur la notion de laïcité au Burkina Faso, sa place et ses enjeux sociopolitiques et culturels. Voir Ibriga Luc Marius, Garané Amidou, Constitutions burkinabé Textes et commentaires, préface de Étienne Cerexhe et Filiga Michel Sawadogo, Namur, Amitié belgo-burkinabé, 2001, p. 174.


2. L’article 27 de la Constitution dit : « Tout citoyen a le droit à l’instruction. L’enseignement public est laïc. L’enseignement privé est reconnu. La loi fixe les conditions de son exercice ». On lit ceci dans l’article 31 : « Le Burkina Faso est un État démocratique, unitaire et laïc. Le Faso est la forme républicaine de l’État ».


3. Les deux principes (liberté et égalité) proviendraient de l’émergence progressive de l’idée de tolérance dans les travaux philosophiques des auteurs des 17e et 18e siècles comme John Locke, Voltaire, Pierre Bayle entre autres.


4. Voir Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières. Paris : Seuil, 2011. p. 80.


5. Ainsi que l’écrit Djibril  Samb dans Comprendre la laïcité, Dakar, NEAS, 2005, p. 116, « la laïcité signifie essentiellement la séparation, mais non pas l’antagonisme, du pouvoir politique et du pouvoir religieux. Elle n’est donc pas synonyme d’irréligion. Est laïque une République qui reconnaît l’ordre temporel et l’ordre spirituel comme légitimes mais différents, chacun ayant son domaine propre et devant s’y tenir sous peine de graves tensions sociales ».


6. Djibril Samb, Comprendre la laïcité, op. cit., p. 116.


7. Djibril Samb, Comprendre la laïcité, op. cit., p. 117.


8. J’en veux pour preuve les exemples connus de dysfonctionnement dans la gouvernance locale de la laïcité, qui constituent une entorse au concept. Ils sont relayés dans la presse et donc connus de tous. Dans les « Archives de la Présidence Faso », Centre des archives nationales du Burkina (7 V 485), on lit ceci : « Nous venons par cette mise en garde vous entretenir d’un sujet qui nous tourmente depuis des années (…) Mardi 25 décembre 1990 : Fête de la nativité (…). Le ministre décide : les mass médias, patrimoine de tous les Burkinabé, sont à la disposition des Chrétiens (…), la télévision qui d’ordinaire n’émet que les seuls samedis et dimanches dans la journée s’organise et dès 12h30, elle émet et diffuse le message chrétien jusqu’à la nuit (…) Mardi 16 avril 1991. Fête de la fin du jeûne musulman. Journée chômée et payée (…), la télévision reste muette, plus muette qu’une carpe dans la journée. Cette fête musulmane n’a pas de signification. On peut continuer la série, mais nous faisons grâce de la suite ». En 1999, le journal musulman Al-Maïdane critique vertement la participation de la mairie de Ouagadougou à la fête de Noël à travers la distribution de présents aux enfants. Voir Al-Maïdane, bimensuel islamique Nº3, du 15-31 mai 1999, p. 3.


9. Depuis la fin des années 1990 qui coïncide au Burkina Faso avec l’assassinat du journaliste d’investigation, Norbert Zongo, et le constat de l’échec de la démocratie électoraliste, sous Blaise Comparé, à donner aux citoyen(ne)s le bien-être, on assiste à une vassalisation des politiques, tentés par faire allégeance au souverain des Moosé, le Moog Naaba, soit pour se faire nommer dans les fonctions militaires ou la haute hiérarchie civile ou politico-administrative, soit pour être dans les bonnes grâces du pouvoir. Le palais du monarque à Ouagadougou ne désemplit pas de visiteurs politiques à la recherche d’une place au soleil, un meilleur devenir social pour se distinguer de la foule. Les leaders coutumiers et religieux sont, à cet égard, une force dont le soutien en période électorale est indispensable. Pareille situation qui étend l’influence des religieux et des coutumiers en dehors de leur sphère d’origine dénature la compétition politique et nourrit la corruption électorale, l’achat des consciences. Avec le poids grandissant de la religion, on peut même craindre son instrumentalisation par le politique qui s’assure une base électorale en manipulant des autorités religieuses et des fidèles. C’est dire que la religion au Burkina Faso est souvent exploitée à des fins politiciennes par des gouvernements peu scrupuleux, qui bafouent la souveraineté du peuple. Comment parler, dans ces conditions, d’élection démocratique quand les Temples, les Mosquées et autres lieux de culte sont mis à contribution pour battre campagne illicitement et convaincre les fidèles de voter en faveur du politique que soutient le pasteur ou le marabout ? Il n’est point besoin d’étayer l’ancienneté, la banalité du phénomène, c’est-à-dire l’accointance du religieux et du politique au Burkina Faso. À mon sens, l’urgence serait de retrouver le sens du caractère laïc de l’État. Pourquoi et comment le faire ? On ne peut que s’appuyer sur les individus responsables, attentifs aux autres et au bien commun, pour animer les institutions étatiques et organiser la démocratie qui favorise l’épanouissement de tous.


10. Tous les ans, depuis des décennies, le pèlerinage à la Mecque des musulmans éclaire un peu plus la misère de la laïcité au Burkina Faso : comment comprendre qu’une institution étatique de prime importance comme la Présidence du Faso, censée se placer au-dessus de la mêlée des partis et des associations, octroie des billets d’avion à des centaines de candidats au hadj ? Or, à suivre le principe fondamental de l’État laïc, aucun culte n’est payé nik salarié du gouvernement, de la République. La connivence entre les gouvernants et certains chefs religieux au Burkina Faso est un secret de polichinelle. L’État par exemple prend chaque année une coloration islamique par son immixtion dans l’organisation du hadj musulman, de même que les millions de francs de subvention versée à l’enseignement confessionnel catholique et la création pendant un temps du ministère chargé des affaires religieuses montrent bien que l’État collabore avec les cultes. La neutralité de l’État burkinabé vis-à-vis des affaires religieuses laisse à désirer, et sa non-ingérence dans celles-ci n’est que formelle, pure verbiage dans la mesure où l’État par l’ampleur des aides financières des gouvernements successifs, octroyées à l’enseignement privé catholique, ainsi que bien d’autres dispositifs, se compromet avec la religion.


11. Sigmund Freud, Le malaise dans la civilisation, traduction inédite par Bernard Lortholary, présentation par Clotilde Leguil. Paris: Éditions Points, 2010, p. 173.


12. Djibril Samb, L’Afrique dans le temps du monde. Paris: L’Harmattan, 2011, p. 8 et suiv.


13. Lire Djibril Samb, L’heur de philosopher (2017) Quand philosopher c’est vivre, T. 3, Paris, L’Harmattan, 2019, p. 19-20.


14. Paul Ricœur , Soi-même comme un autre. Paris: Seuil/« Ordre philosophique », 1990.


15. Cette tâche exaltante est au centre des travaux de bien des penseurs contemporains d’Afrique et de la diaspora. Il ne serait donc pas vain que les universitaires, les chercheurs, les politiques, les acteurs de la société civile et toutes les élites jouent leur rôle en montrant le chemin qui part de l’appropriation de la mémoire et du destin pour construire les temps présents et futurs. Consulter entre autres textes : Hountondji Paulin J. : Sur la “philosophie africaine” Critique de l’ethnophilosophie, 2e édition, Cotonou, Star Éditions, 2022, 271 p. ; Appiah Kwame Anthony : « Cosmopolitan Patriots », Critical Inquiry, Vol. 23, Nº3, Spring 1997, The University of Chicago Press, pp. 617-639 ; In my Father’s House. Africa in the Philosophy of Culture, Oxford University Press, 1992. Djibril Samb, L’Afrique dans le temps du monde, op. cit. Mbembé Achille : Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, op. cit. Ki-Zerbo Joseph : À quand l’Afrique, Éditions de l’Aube, 2003 ; Repères pour l’Afrique, Panafrika/Silex/Nouvelles du Sud, 2007 ; Souleymane  Bachir Diagne, Léopold Sédar Senghor : l’art africain comme philosophie, Paris, Riveneuve, 2007. 


16. Voir les 3 concepts dans Ricœur Paul, op. cit., p. 228 et lire en particulier la septième étude de l’ouvrage, « Le soi et la visée éthique », pp. 199-236. Le « pouvoir-en-commun », c’est le recours aux réseaux et l’attachement au « bien public ». Il s’agit de montrer aux acteurs qu’au moins, pour une part, les intérêts des groupes et des individus coïncident avec le bien commun. Le second concept, la « pluralité », découle du premier car « par idée de pluralité est suggérée l’extension des rapports interhumains à tous ceux que le face-à-face entre le « je » et le « tu » laisse en dehors au titre de tiers. Enfin, la concertation suppose la participation, l’implication des parties prenantes qui sont considérées comme des pairs. C’est dire que l’esprit de la concertation évoque l’idée de l’égalité des pairs qui jouxte à son tour la justice, dans la mesure où l’équilibre est réalisé et qu’aucune partie n’est lésée.


17. Djibril Samb, L’heur de philosopher la nuit et le jour (2007) Quand philosopher c’est vivre Tome 3. Paris : L’Harmattan, 2019. p. 121.


18. Lire Hans Blumenberg, La légitimité des Temps Modernes, traduit de l’allemand par Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler avec la collaboration de Marianne Dautrey, Paris, Gallimard, 1999, 685 p.


19. Anselme T. Sanon, « Pluralité religieuse au Burkina Faso et conflits. Désaccords, négociation ou arrangement ? », In Cyrille B. Koné (éd), Réconciliation ou reconnaissance ? Essais sur la dynamique d’entente durable. Frankfurt am Main: Peter Lang, 2014, p. 191-205.


20. Consulter Yves Charles Zarka, Difficile tolérance. Paris : PUF, 2004.


21. Marc  Jacquemain, « Jean Baubérot, la laïcité au pluriel », Politique 80| mai-juin 2013, p. 81.


22. Voir Jean Bauberot, La laïcité falsifiée. Paris : La Découverte, 2014. 


23. Voir Les Dialogiques du Mémorial de Caen Conférences de Charles-Édouard Leroux, cycle 2017, Premier semestre, p. 6.


24. Y. Assogba, « Gouvernance, économie sociale et développement durable en Afrique ». In Cahiers du CRISES. Coproduction CRISES et CRDC. Montréal. Novembre 2000. N° 0019, 2000.


25. Lire Amartya Sen, Un nouveau modèle économique : développement, justice et liberté. Paris: Odile Jacob, 2000. 


26. Voir M. Gauchet, Le désenchantement du monde. Paris : Folios essais, 1985.

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