Corps politiques: on ne peut pas toujours s’occuper de la vie que l’on porte

30 July 2022

Corps politiques: on ne peut pas toujours s’occuper de la vie que l’on porte

Cette décision donne un signal dramatique et rappelle combien le corps d’une femme témoigne des conditions juridiques et électorales d’une démocratie, combien lors des crises politiques les premières décisions d’un groupe au pouvoir peuvent s’adresser rapidement à la liberté des femmes : les restreindre, les briser, les criminaliser. Les femmes sont la caisse de résonnance de l’état politique d’un pays, elles en sont l’un des révélateurs.

Ce sont des images, des souvenirs du début de mon adolescence dans les années 90, images diffusées à la télévision de femmes pro life manifestant devant des cliniques avec des pancartes représentant des fœtus agrandis, des messages haineux, du liquide rouge sang versées sur d’autres femmes qui elles entraient dans cette même clinique. A 11 ans je ne savais pas vraiment ce qu’était l’avortement mais j’avais au moins compris qu’il pouvait être à la racine de la haine de femmes contre d’autres femmes, ce qui me semblait étonnant, déroutant et suffisamment impressionnant pour chercher à comprendre quelles logiques entraient ainsi en jeu.


La première logique qui entre en jeu est celle de la hiérarchie des vies, quand démarre la vie ? A quel moment un embryon a-t-il une âme ? Qu’est-ce qu’une âme ? Avorter correspond t-il à un assassinat au profit du confort de la mère ? La vie à venir peut-elle être prise comme une « valeur absolue » quelles que soient les circonstances de la conception, qu’il s’agisse d’un viol ou d’un inceste ? Ces questions sont connues, travaillées, débattues mais jamais dépassées puisque dans de nombreux états du monde l’avortement est illégal, comme sur quasiment tout le continent africain (sauf s’il permet de sauver la vie de la mère), à l’exception de l’Afrique du Sud et du Mozambique où il est autorisé. Idem en Amérique du Sud à l’exception de l’Uruguay, de l’Argentine et de la Colombie où il est légal. A l’extrême opposé il a été la norme en Chine en vue de l’application de la politique de l’enfant unique. L’avortement est aussi actuellement légal en Inde. Pour une dizaine d’états comme le Nicaragua, la Jamaïque, le Salvador, le Honduras et Madagascar il est illégal et criminalisé. La Thaïlande l’a décriminalisé il y a un an.


La Cour Suprême des États-Unis oriente encore différemment le balancier mondial de ce que peut choisir une femme en redonnant à chaque état la possibilité de légiférer en matière d’avortement, sachant que nombre d’entre eux choisiront de faire passer l’avortement du côté de l’illégalité sauf en cas de mise en danger de la vie de la mère. (1) Cette décision donne un signal dramatique et rappelle combien le corps d’une femme témoigne des conditions juridiques et électorales d’une démocratie, combien lors des crises politiques les premières décisions d’un groupe au pouvoir peuvent s’adresser rapidement à la liberté des femmes : les restreindre, les briser, les criminaliser. Les femmes sont la caisse de résonnance de l’état politique d’un pays, elles en sont l’un des révélateurs.


Loin des déclarations de la Quatrième conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995 (2) où était affirmé mondialement la nécessité de promouvoir l’autonomie des femmes quant aux décisions qui les concernaient, comme un « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » appliqué au peuple féminin. Il serait bien simpliste de penser que ce recul est dû formellement et simplement à un vote d’hommes contre le corps des femmes. Comme je le rappelais pour débuter le texte il s’agit aussi de femmes opposées entre elles sur ce que le corps dit, est, sur la définition d’un corps féminin qui s’essentialiserait ou pas dans sa mission de gestation, de donner vie. Un corps assigné à ce qui lui arrive, quoiqu’il en coûte pour sa propre vie. Le corps des femmes sur la question de l’avortement résiste à une sécularisation, il reste attaché, lié, prisonnier d’une représentation à la fois biologique et religieuse du corps féminin.


Il semble que la loi américaine, 50 ans après l’amendement Roe vs Wade, considère toujours que le corps d’une femme et ses destins ne lui appartiennent pas. La loi décide de son corps et ainsi de sa santé, de sa capacité à élaborer ses choix comme si l’unique destin d’une femme était d’être mère. La loi fabrique ainsi la possibilité d’une violence de l’intime au profit d’une figure unique, universelle celle de la mère. Les États Unis relancent ainsi, la promotion de cette image de la femme comme habitacle en effaçant la scène de la procréation, en niant les chiffres des avortements, les mises en danger catastrophiques pour la santé des femmes, en effaçant la vérité : on ne peut pas toujours s’occuper de la vie que l’on porte.



Crédit d’image : Banksy, www.banksy.co.uk

Aucun avortement n’a lieu sans laisser de trace dans l’histoire d’une femme, voilà ce que mon expérience clinique m’a enseignée. Dans chaque histoire de femme, si l’acte d’avorter a été choisi il n’est jamais oublié, balayé, supprimé, il peut être l’objet d’un refoulement, d’une honte, d’une pudeur ou d’un secret mais il n’est jamais compté pour nul, il reste toujours un lieu de la psyché, un marqueur. Cet acte ne résulte pas toujours d’un choix délibéré, pur, optimal bien au contraire il peut être contraint par l’identité du partenaire dans les cas de viols et d’inceste, mais aussi contraint par un moment de vie. Les avortements ponctuent les histoires familiales, trouent les filiations et les généalogies, ils sont l’histoire secrète des femmes qui ne l’oublions pas avortent aussi à la demande des hommes qui ne veulent pas « garder l’enfant ». Les avortements constituent toujours en cela les histoires invisibles à l’état civil mais toujours vivaces et dont on hérite d’une manière ou d’une autre. En cela on peut soutenir pleinement la liberté de choisir sans banaliser l’acte résultant de ce choix car toute femme en connait le prix dans son corps et sa psyché. Ces histoires nous traversent, c’est un savoir que les femmes partagent entre elles, tabou qui semble toujours et malheureusement en voie de s’accentuer au XXI ème siècle. Combien de femmes avortent en secret au prix de leur vie ? Combien vont -elles être encore aux Etats-Unis maintenant ? Qui peut considérer qu’une femme se trompe lorsqu’elle avorte ? Qui peut donc juger de cet acte, certainement le plus intime qu’une femme puisse traverser ?

Lorsque le pédiatre et psychanalyste Winnicott (3) écrit « un bébé seul ça n’existe pas », il saisit en une phrase qu’il est impossible de nier l’impact décisif de l’état physique, mental d’une mère lorsqu’elle donne naissance. Donner naissance est le geste le plus fondamental de l’accueil, comment croire que les femmes l’ignorent, choisir dans sa vie d’avorter c’est bien au contraire conserver la dimension sacrée de ce geste quand il devra pour chaque femme avoir lieu, quand elle le souhaitera.


 

NOTES


1. Argument qui peut déjà être remis en question par le cas de cette fillette de 10 ans violée : https://www.lemonde.fr/international/article/2022/07/14/etats-unis-une-fille-de-10-ans-enceinte-a-la-suite-d-un-viol-a-du-quitter-l-ohio-pour-avorter_6134769_3210.html#xtor=AL-32280270-%5Bdefault%5D-%5Bios%5D


2. https://www.unwomen.org/fr/how-we-work/intergovernmental-support/world-conferences-on-women#:~:text=La%20D%C3%A9claration%20et%20le%20Programme,mati%C3%A8re%20d'%C3%A9galit%C3%A9%20des%20sexes.


3. Donald W. Winnicott : « Si vous voulez décrire un bébé vous vous apercevrez que vous décrivez un bébé et quelqu’un d’autre. Un bébé ne peut pas exister tout seul, il fait essentiellement partie d’une relation. » Le bébé en tant que personne, in L’enfant et le monde extérieur. Le développement des relations, 1947.

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