Une résonance sans fin – l’éternelle jeunesse de la voix de Jean-Luc Nancy

17 September 2021

Une résonance sans fin – l’éternelle jeunesse de la voix de Jean-Luc Nancy
PHILOSOPHY
JEAN-LUC NANCY

Image credit: recieved

In memoriam Jean-Luc Nancy.

La conviction de l’immortalité d’une œuvre peut se déplacer vers celle de l’immortalité de son auteur. C’est rare, mais ça arrive. Quelque part en moi, il y avait une croyance en l’impossibilité de la mort de quelqu’un comme Jean-Luc Nancy. Comme elle provient de mon admiration pour la nature impérissable de sa pensée, elle ne disparaît pas avec la triste nouvelle, bien au contraire. Elle ne contredit pas non plus le sentiment lancinant d’une imprévisible et incommensurable grandeur du vide qui vient de s’ouvrir. Le monde a subi une perte irréparable. Et pourtant rien n’est fini. De son vivant, Jean-Luc Nancy a tout fait pour nous apprendre à penser cet étrange événement.

Dans un passage de Noli me tangere, en commentant une parole de Jésus, il écrit :


« Se fier à lui [Jésus], être, donc, dans la foi, ce n’est pas croire qu’il peut y avoir régénération du cadavre : c’est se tenir avec fermeté dans l’assurance d’une tenue devant la mort. Cette « tenue » fait proprement l’anastasis, la « résurrection », c’est-à-dire le relèvement ou le soulèvement (« insurrection » est aussi un sens possible du terme grec).(…) Elle [la levée] y fait lever la vérité d’une vie, de toute vie en tant qu’elle est mortelle et de chaque vie en tant qu’elle est singulière. » (1)


Jean-Luc Nancy savait transmettre le mouvement de sa « foi » à ses lecteurs en leur témoignant de cette « assurance d’une tenue devant la mort », surtout après sa greffe du cœur. Cette « fermeté »-là est proprement contagieuse. En cela, il avait quelque chose d’un saint.


Mais il va sans dire que sa « foi » était moins religieuse que philosophique. Elle peut donner lieu à un rire à cœur ouvert. Dans le lit de l’Hôpital de Keiô à Tokyo, où il a dû passer des semaines en 2017, Jean-Luc Nancy nous a rapporté une scène entre lui et son père. Celui-ci avait demandé à son fils devenu philosophe si les philosophes ont pu prouver l’existence de Dieu. Alors Jean-Luc a dû lui transmettre une nouvelle gênante : « Mais papa, on a prouvé qu’il est impossible de prouver l’existence de Dieu. » La réponse paternelle fut sans appel : « Vous ne servez à rien !» « Papa a raison », ainsi conclut le fils devant ses amis japonais.


Jean-Luc Nancy est un grand penseur du rire. « Le rire, la présence » est une lecture saisissante d’un poème en prose de Baudelaire, « Le désir de peindre ». Toujours dans la chambre d’hôpital de Tokyo, au cours d’une conversation sur sa formation littéraire et philosophique, j’ai évoqué cet article de 1988. Interrompant ma remarque admirative, le philosophe confie que quand il était adolescent, le poète des Fleurs du mal n’était pas son auteur préféré parce qu’il n’avait pas compris pourquoi la femme est dangereuse.


Ce texte décrit, on le sait, le portrait d’un artiste « heureux » d’être « déchiré » par le « désir », et de « mourir lentement » sous le « regard » d’une femme, comparable au « soleil noir ». « (A)u bas de (son) visage inquiétant », « éclate » « le rire d’une grande bouche, rouge et blanche ». La confession de Jean-Luc Nancy nous invite à lire autrement ce grand traité du rire dans ses rapports avec l’art. En détectant et suivant les traces d’un effort philosophique pour s’approcher d’un poète avec qui on n’a pas forcément d’affinités électives, nous pourrions mieux comprendre comment Nancy a entendu et pratiqué un partage, ce que ce mot, en acte, signifiait pour lui.


Mais il est également possible d’y discerner des points d’articulation entre l’acheminement vers un texte rebelle et l’insistance d’un motif propre à l’auteur. Il soutient, dans le même article, que « le rire est le son d’une voix qui n’est pas une voix, qui n’est pas la voix qu’elle est. C’est la matière et le timbre de la voix, et ce n’est pas la voix. » Ou encore :


« Le rire éclate sur la limite multiple des sens et du langage, incertain du sens auquel il est offert – à la vue de la couleur, au toucher de la bouche, à l’ouïe de l’éclat, et au sens sans signification de sa propre voix. Le rire est la joie des sens et du sens sur leur limite. Dans cette joie, les sens se touchent entre eux, et ils touchent au langage, à la langue dans la bouche. Mais ce toucher lui-même les espace. Ils ne se pénètrent pas, il n’y a pas « l’art », il y a encore moins un art « total ». Mais il n’y a pas non plus « le rire », comme une vérité sublime en retrait de l’art lui-même. Il n’y a que des éclats de rire. » (2)


Après la disparition de Jean-Luc Nancy, j’ai voulu, sans savoir pourquoi, relire quelques-unes de ses méditations sur la voix en laissant résonner en moi la sienne, ses voix plus précisément, qu’un jour, j’ai eu la chance d’entendre. Le Partage des voix, par exemple, tente de repenser le cercle herméneutique entre l’Être et le temps et D’un entretien de la parole de Heidegger. Comme ce dernier texte se présente comme l’extrait d’un entretien qui aurait eu lieu entre « un Japonais » et « Quelqu’un qui demande », ce livre a peut-être fourni la première occasion d’entrevoir une silhouette japonaise traverser l’œuvre de Nancy. Le partage passe ici aussi bien entre le divin et l’humain qu’entre les deux interlocuteurs qui sont étrangers l’un à l’autre, et le partage originaire du logos y est pensé par rapport à la voix :


« Le logos n’est pas une phonè sémantiké, il n’est pas une voix douée de signification, il n’est pas un sens, et ne saurait être « interprété ». Il fait en revanche l’articulation d’avant les voix, dans laquelle pourtant les voix s’articulent déjà, et se partagent. Il fait la structure à la fois « anticipatrice » et partagée de la voix en général.» (3)


Une note en bas de page précise que cette « structure » n’est autre que celle d’« écriture » «s elon le concept derridien du mot». La pensée de la voix chez Nancy peut être considérée, non seulement, mais aussi comme une série de provocations amicales adressées à l’auteur de La voix et le phénomène. Nancy prétend montrer la même structure à partir de la voix, et tente en même temps de dégager une possibilité de pensée qui restait virtuelle chez Derrida. L’enjeu était de taille, car il ne s’agit de rien moins que l’(im)possibilité d’une éthique de la déconstruction. C’était toute la question soulevée par Nancy, lors d’un colloque consacré aux travaux de Derrida, qu’il a co-présidé avec Philippe Lacoue-Labarthe en 1980 à Cerisy-la-Salle, dans son intervention intitulée « La voix libre de l’homme ». (4)


Mais en toute logique, l’espace de ce colloque, de ce partage des voix ne cesse de s’élargir. Quelques années plus tard vient un texte en forme de dialogue, ou plutôt de pièce de théâtre, « Vox clamans in deserto ». On y entend des voix parlant de la voix, aussi variées que celles de Saussure, de Valéry, de Barthes, de Rousseau, de Kristeva, de Hegel (en compagnie de Schelling et de Hölderlin), d’Agamben, de Derrida, de Deleuze et de Montaigne… Significativement, le discours de Nancy lui-même y est confié à la voix d’un enfant. Et tout cela pour démontrer que toute voix crie dans le désert puisqu’elle vient avant la parole. Et cela n’empêche qu’elle appelle :


« - L’autre que l’âme appelle, c’est encore l’âme ?

- En effet, c’est ainsi qu’elle fraye la voix au sujet, mais elle ne l’installe pas encore. Elle l’évite, au contraire. Elle n’appelle pas l’âme à s’entendre, ni à entendre aucun discours. Elle l’appelle, cela veut dire seulement qu’elle la fait trembler, qu’elle l’émeut. C’est l’âme qui émeut l’autre dans l’âme. C’est cela, une voix. » (5)

C’est la fin de ce texte rédigé en anglais et en français entre 1986-1990. C’est encore des années plus tard que Derrida fera un grand cas de l’ascendance aristotélicienne de la pensée du toucher, de la voix et de l’âme chez Nancy dans un grand livre qu’il lui dédie, Le Toucher. (6) Et Nancy y répondra avec un petit livre, mais d’une profondeur vertigineuse, Noli me tangere.


Nous sommes de nouveau au chevet du philosophe. Emmanuel Macron venait d’être élu. Malgré tout ce qui m’oppose au nouveau président de la France, j’ai été au moins impressionné par son âge. Le contraste était cruel avec la gérontocratie qui règne sans faille au Japon. Si c’est le signe de l’émergence d’une nouvelle génération politique dans le monde…


Mais pour Jean-Luc Nancy, ce n’est pas un problème. D’ailleurs, il ne se donne pas à lui-même un âge selon la chronométrie. Pour lui, il y a toujours eu un grand décalage, affirme-t-il, entre l’âge physique et celui d’une vie intérieure. Il était absolument étranger au sentiment d’avoir vieilli.


Il est vrai qu’il vivait, à cause de la greffe, deux âges dans un seul corps. Mais il me semble qu’il s’agissait cet après-midi-là d’une autre conviction philosophique qu’il s’était déjà formée avant la greffe, et à laquelle, peut-être, est étroitement liée sa pensée de l’âme comme voix.

Il y a un désert dans notre corps, où résonne la voix, toujours déjà plurielle, entre le son et la parole. Jean-Luc Nancy nous témoigne par sa voix d’une jeunesse éternelle de la voix, qui se tient dans une solitude absolue, et généreusement partagée.



NOTES


1. Jean-Luc Nancy, Noli me tangere, Bayard, 2003, p.33-34.


2. Jean-Luc Nancy, « Le rire, la présence », in Critique, n°488-489, janvier-février 1988, p.59. Cet article est repris in Jean-Luc Nancy, Une pensée finie, Galilée 1990.


3. Jean-Luc Nancy, Le partage des voix, Galilée, 1982, p.82.


4. Jean-Luc Nancy, « La voix libre de l’homme », in Les fins de l’homme – à partir du travail de Jacques Derrida, Galilée, 1981. Repris in Jean-Luc Nancy, L’impératif catégorique, Flammarion, 1983.


5. Jean-Luc Nancy, « Vox clamans in deserto », in Le poids d’une pensée, Le Griffon d’argile, 1991, p.32.


6. Jacques Derrida, Le Toucher – Jean-Luc Nancy, Galilée, 2000.


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