Jean-Luc Nancy : qui désespérément cherchait l’aurore

31 August 2021

Jean-Luc Nancy : qui désespérément cherchait l’aurore
PHILOSOPHY
JEAN-LUC NANCY

Crédit d’image : Wikimedia

Oraison funèbre pour Jean-Luc Nancy, le 31 août 2021.

Il a été décidé que je parlerai après Anne, ma filleule, dans cette chapelle qui nous évite des funérarium sans âme, dans cette chapelle puisque la République n’a su et n’a pu édifier disait Malraux, aucun temple ni aucun tombeau et que encore et toujours, pour le meilleur et pour le pire, le christianisme doit être déconstruit. A cette tâche Jean-luc, on le sait, s’est attelé toute sa vie.


Jean-luc était l’ami le plus ancien, l’ami de toujours, comme j’étais moi-même son plus vieil ami. Nous avons connu plus de soixante ans une amitié magnifique, exigeante, sans défaut. J’ai toujours admiré la grande et chaleureuse simplicité de Jean-luc qui vous mettait, qui que vous soyez, de plain pied avec lui et qui ne manquait jamais l’occasion de pousser ses amis les plus obscurs sur le devant de la scène. Celui dont personne ne pouvait dire de mal, a toujours été « tout à tous » comme dit l’apôtre et comme on disait dans notre jeunesse superstitieuse dont nous avons peut-être eu tant de mal à guérir. Il a toujours été là, présent à toutes les fêtes comme à toutes les épreuves de l’existence, disant à chaque fois le mot juste qui vous permet de repartir, de vous redresser, de ne pas vous laisser abattre. Son génie, celui qui surtout m’importe, il l’a mis d’abord dans sa vie, dans cette existence dont le mot et la notion transit toute son œuvre. « Existence » c’est la prise en compte de la finitude, de la singularité irremplaçable et de la fragilité de chacun, autant de révélateurs de notre humanité.


Alors que son absence aujourd’hui glace le sang et nous décompose je voudrais à mon tour tenter de me ressaisir et de dire quelques pauvres mots même si, parlant après celui qui ne peut plus répondre, je peux donner la sotte impression d’avoir le dernier mot, de clore ou de fermer un débat. Ce débat il n’avait pourtant pas cessé de l’ouvrir, en réveillant, en rajeunissant, en magnifiant le poids d’énigme qui habite toutes nos questions.


Ils sont venus de tous les coins du monde et je parle ici aussi au nom de Divya et de Shaj Mohan de New Delhi avec lesquels Jean-Luc m’avait récemment mis en relation comme si j’étais capable un jour, après lui, de prendre le relais. Ils sont venus de tous les coins du monde et peut-être nous voici rassemblés à partir de ce que nous avons en commun, au moment où le monde va mal et où la société est si gravement fracturée. Grâce à Jean-luc, nous savons désormais et plus que jamais, ce que « commun », ce que « communauté » veut encore dire et nous faisons aujourd’hui, réelle ou virtuelle, l’expérience vive de notre être en commun.


Dimanche dernier j’ai eu avec lui une longue conversation téléphonique et j’ai cru, tant sa voix était forte et posée qu’une nouvelle fois, phénix léonin, sujet indestructible, on allait encore le sauver, qu’il allait connaître une anastasis, celle dont il parle dans un de ses livres les plus secrets, une résurrection, un rebond, un redressement.


Car, depuis 30 ans, toute sa vie, a été semée de crises, d’à coups terribles que le « qui-vive » intranquille de la greffe avait provoqués. Mais aussi de ces prodigieuses renaissances qui en avait fait un vivant, un grand vivant, un sur-vivant dont la force tranquille allait lui permettre de nouer d’innombrables amitiés et nous donner une œuvre monumentale. Ce miracle continué, à chaque fois recommencé qu’a été sa vie nous rappelle peut-être que c’est aussi cela la « grande santé ». Nous dansons tous sur un abîme et il faut faire comme lui, ne surtout pas nous épargner ou nous ménager.


Lui qui désespérément cherchait l’aurore et la chance d’un monde en mutation, celui qui cherchait le sens savait bien qu’il n’y avait pas d’autre sens que celui qu’il cherchait, que celui qu’il était, lui qui sera là encore pour longtemps. Et en disant « là » permettez-moi d’évoquer le da du Dasein que, à tort ou a raison, il m’a toujours gratifié de lui avoir révélé. Le da du Dasein, le là de l’être-là c’est le là ekstatique où chaque humain peut s’ouvrir à lui-même en s’engageant dans la déclosion du monde. Je voudrais pourtant pour finir, plus modestement, entendre aussi dans le Dasein, le « là » simplement spatial. Car Jean-Luc me l’avait dit il n’y a pas très longtemps, il entendait bien avoir un jour sa place et reposer quelque part sur cette terre, avoir son lieu dans un petit coin de terre. Le penseur de l’incarnation, le terrien qu’il était aurait ainsi habité cette terre jusqu’au bout. Et maintenant, qu’il en soit ainsi.


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